dessinons ensemble les sentiers d’obsidienne de cette tragédie*

24 janvier 2008 § Poster un commentaire

Faut-il vraiment fuir les vieilles dames?

La semaine dernière, un premier cours de langue italienne donné par une terrible bénévole aux sourcils épais rue des Fossés Saint-Jacques. Une faune parisienne des plus bigarrées. Une vieille dame assise tout près a du mal à prendre des notes. Elle ne voit pas bien ce qui s’inscrit au tableau, aussi pas d’étonnement quand elle m’accroche à la fin de la leçon. Regard de jeune fille parmi les traces de vieillesse, elle tente de me séduire pour me convaincre de lui permettre de photocopier mes notes (elle me donne à peine vingt-deux ans, bat des cils, mignonne). Intérieurement je ris de cette farce : me retrouve à l’université, quelques années en arrière, où de petites pimbêches compétitives (fille d’écrivain célèbre ?) me demandaient la même chose, l’air de me faire une faveur en m’offrant leur numéro de téléphone pour un éventuel café hypocrite qui n’aurait jamais lieu, et heureusement. Toujours est-il que je n’arrive pas à dire non à cette tête malicieuse, nous sortons sous la pluie à la recherche d’un photocopieur sympathique. Je l’observe faire le même coup séducteur au commerçant. Elle m’offre un café pour me remercier, et là encore je ne peux résister, cette fois par curiosité, « d’accord mais je n’ai qu’une vingtaine de minutes », je lui dis tout de même gentiment. Elle me tutoie, me croit belge (?), me raconte brièvement sa vie de comptable, je lui suggère d’arriver plus tôt au cours prochain, afin qu’elle trouve une place à l’avant de la classe, impossible me dit-elle, elle fait des ménages pour gagner quelques sous, elle a trop à faire. Je la devine veuve, trop seule, et plutôt pauvre. Elle a besoin de parler et n’écoute pas beaucoup. Elle s’envoie rapidement son café derrière la cravate. Je sirote le mien, bien noir, habitude prise pour des raisons de sous; je préfère le boire assise plutôt que debout accoudée sur le zinc, et me passer du lait et du sucre, pour le même prix. Nous nous quittons près d’un étalage de galettes à la frangipane, inévitables au mois de janvier, et voilà ce qu’elle ose : on se prendra un autre petit café la semaine prochaine, hein ? Moi c’est Murielle, et toi ? Je balbutie je ne sais quoi, le regard en point d’interrogation.

Mais voilà, cours suivant, cette semaine j’ai brisé le cœur de Murielle. Je suis allée m’asseoir dans un recoin de la classe, et j’ai abandonné mémé charmante. Ma curiosité a trouvé cette limite : ne supportais pas cette obligation, cette équation leçon d’italien = café avec Murielle, même s’il aurait été agréable d’en savoir davantage sur sa vie. J’ai méchamment, égoïstement compté sur sa vieillesse et l’usure de son esprit, l’ai observée du coin de l’œil me chercher dans la classe sans me trouver, dissimulée que j’étais derrière un bouquin de Ducharme déjà lu et relu et jauni, sorte d’amulette. Une tragédie rue des Fossés Saint-Jacques ? Mais j’avais vu juste : quelques minutes plus tard, une autre femme mordait innocemment à l’hameçon et succombait au regard de mémé charmante. Il en est ainsi de la vie de Murielle. Elle n’avait en fait nullement besoin de moi.

Je me demande maintenant si elle ne me manquera pas.

* second emprunt à Arno Schmidt

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