au bout d'une lorgnette

5 mars 2009 § 2 Commentaires

Combien de tableaux, de scènes je pourrais décrire ici, qui seraient le reflet d’un regard étranger (de moins en moins étranger mais tout de même), un regard quotidien sur les choses ? La nuit quand le sommeil me quitte, ou bien au cours de divers trajets de métro, j’écris mentalement des textes pour ce blog, réflexions diverses, anecdotes, portraits. Le plus souvent (et c’est sans doute le cas pour beaucoup de gens), ces textes tombent dans l’oubli avant d’avoir pris une forme plus concrète.

Il n’est pas toujours facile de mesurer ce qui vaut la peine d’être écrit. Et au moment où la pensée vient, tandis qu’elle imprègne et teinte tout ce qu’on voit, comme un filtre vissé au bout d’une lorgnette, on croit toujours qu’on ne l’oubliera jamais.

Alors, que pourrais-je raconter ? J’aurais envie ce soir de faire dans l’anecdote.

Depuis mon arrivée à Paris j’ai dû très souvent voir des médecins. Au début, question vocabulaire* plus une foule d’autres détails, cela me plongeait dans une étrange (presque douce) insécurité. Une fille connue par hasard, très timide et gentille, me recommande un cabinet dans un coin paumé (mais tout me paraissait paumé “à l’époque”), à la périphérie du 15e , je crois. Elle me dit “Tu verras, il a une très bonne écoute”. Tout comme j’ai découvert par la suite que cette fille souffrait de névroses diverses et profondes, j’ai pu constater que le médecin en question était un homme un peu dérangé. (Ce que je ne savais pas encore non plus, habituée des CLSC, c’est que la plupart des bureaux de médecin de Paris se situent dans de beaux grands appartements plus ou moins abîmés, avec cheminée et grand miroir ouvragé et vieux parquet verni, qu’on découvre en entrant comme un voleur dans des cours toutes plus mystérieuses les unes que les autres.) Ce médecin-là avait ceci de particulier que son cabinet était couvert d’un tapis très sale et puant, qu’arpentait un petit chien “jappeux”, vous savez ces petites bêtes à poils gris blanc – ou jaunes si le maître fume – longs et ondulés dont on cherche les yeux, et dont nos grand-mères raffolent ? Mais, quitte à vous ennuyer, racontons dans l’ordre. J’étais assise dans la salle d’attente. La porte du cabinet s’ouvre brusquement : un patient en sort, grand type, casque de moto dans les mains, puis un chien jappeux à sa suite qui s’empresse de grimper sur moi en sautillant et bavant joyeusement. Le type au casque quitte par la porte principale, sans interpeller ce que je crois être son chien (toujours sur moi), et le médecin m’invite à le suivre dans son cabinet. Qu’elle n’est pas ma surprise de l’entendre inviter aussi l’animal à nous accompagner dans le bureau. Ainsi pendant toute la rencontre, le doc entrecoupait ses conseils douteux, machos, de “Couché, mon toutou ! laisse la demoiselle tranquille ! Vous savez il aime les demoiselles” etc. Avant de partir, et après avoir payé le prix fort (les médecins en Île-de-France peuvent exiger un supplément sur le tarif normal, fixé à vingt-deux euros), j’ai osé demander à la blague : “Est-ce que tous les médecins de Paris ont un chien dans leur cabinet ?” Pour toute réponse, en ne rigolant pas du tout : “Vous savez on vit dans une démocratie.” Je suis sortie de là les yeux exorbités. Ce n’était pas tant le chien, après tout pourquoi pas ?, et je ne suis pas une maniaque de l’aseptisé, mais cette totale absence d’écoute justement, et cette crasse exagérément odorante, et il me semblait y avoir quelque chose de profondément malsain chez ce type…

Depuis je me rends plutôt dans le 1er, rue Jean-Jacques Rousseau, même si ce nom me rappelle douloureusement Raymond Joly et les Confessions. Pour monter à l’étage, un immense escalier d’hôtel particulier en bois recouvert d’un tapis très moelleux, agréable à fouler. Mais maintenant que j’y pense, j’aime profondément ces aspects bordéliques et approximatifs de Paris. Cependant je ne vous raconte pas mon acupuncteur, rue Lucien et Sacha Guitry… Sur son bureau une montagne de paperasse, boîtes d’aiguilles, bouteilles diverses, et les motifs de la tapisserie qu’on distingue à peine derrière le fatras qui s’y trouve punaisé du plancher au plafond…

* Euh, par exemple, synthroïd devient levothyrox, tricyclen devient tricilest ou bien trinordiol, et j’en passe…

(J’avais bien dit que je ne reparlerais plus de politique canadienne.)

§ 2 réponses à au bout d'une lorgnette

  • Mo K dit :

    J’adore !

    (même si j’aime Rousseau et monsieur Joly)

  • exilee dit :

    J’aime aussi, seulement il n’aurait sans doute pas fallu que je lise ces neuf cents pages en trois jours et deux nuits… Je sortais de ma chambre et sans le faire exprès, me mettais à parler comme il a écrit. Il avait fini littéralement par me posséder, avec ses paranoïas. (Rousseau bien sûr, pas Joly.)

Qu’est-ce que ceci ?

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