et l’ami qui disparaît

23 août 2017 § Poster un commentaire

 

« Au cœur de cet hiver où les muscles des plus forts ne servent qu’à grelotter, je me pelotonne et je dors. »

Dévadé

Ducharme
© Gallimard

 

 

sarrau bleu*

11 février 2015 § 4 Commentaires

 

Le plus simple c’est de sortir métro Filles du calvaire. C’est ce que la dame du Bazar de l’Hôtel de ville m’avait dit la veille, après m’avoir griffonné sur un bout de papier les mots « Weber Métaux rue de Poitou ». Elle avait dû l’écrire parce qu’avec son accent espagnol, j’avais entendu « Veberrrmeto » et ouvert les yeux grands comme des euros. C’est que, pour réparer un petit instrument très utile aux travaux de peinture à la maison, j’avais besoin d’une visse spéciale, une seule visse courte, à grosse tête plate. Voyez ? L’originale était bêtement tombée dans le trou de la baignoire, et sans elle, l’outil à gratter les tuiles de céramique était devenu inopérant. Jusqu’ici, vous me direz, ce sont des choses qui arrivent, pas de quoi en faire un plat, ni un article dans une revue culturelle.

Mais je ne m’attendais pas à ce qui allait suivre. D’abord une jolie promenade en diagonale jusque là-bas, puis en cherchant l’adresse on allait se river le nez sur une grille ouverte, donnant quelques mètres plus loin sur une porte vitrée. Si j’avais pris le temps de regarder les vitrines de l’extérieur, j’aurais pu voir un tour à fer miniature et des outils de précision de toute sorte, semblables à ceux que mon père utilise ; il est bobineur de moteurs électriques, un métier appelé à disparaître, voir déjà disparu, car aujourd’hui on le confie le plus souvent à des robots dans des usines immenses.

En poussant la porte vitrée de la boutique, bien avant le décor, c’est l’odeur qui m’a frappée. Un parfum de métal caractéristique des étés de mon adolescence où je travaillais tous les jours de la semaine à l’atelier de mon père. L’atelier, qu’on appelait la shop, était pour moitié une ancienne cantine de plage, un casse-croûte à frites acheté pour une bouchée de pain, qu’on avait fait déménager de Waterloo (Cantons de l’Est) jusqu’à Saint-Ours (Montérégie) par camion, et reconvertie. L’odeur de l’atelier est depuis restée associée à une idée de la pauvreté, aux étés qui n’en finissaient plus. Le sarrau bleu que je portais, même en pleine chaleur humide, dissimulant les hanches et les seins, les heures s’égrenant si lentement, les petites mains noires avec lesquelles on ne peut pas se toucher le visage, par exemple se gratter le nez, sans se salir. Les petites mains raclaient la rouille à la grosse brosse d’acier, nettoyaient le métal au solvant qui coulait du robinet d’une grande machine rouge. Les petites mains lavées et relavées au savon fort et à la brosse rêche le soir gardaient malgré tout l’odeur du distillat de pétrole pour la lecture d’après le souper. Je m’en souviens, il y avait une colère contre cette impression d’un immobilisme puissant, plus puissant que soi et tout le reste, une crispation, peut-être une extraordinaire volonté de ruades, mais avec elle la crainte de ne pas disposer des outils nécessaires. Même s’il y avait du plaisir, il y avait le désir de fuir loin de ceux dont on dépend : le désir, au fond, de disparaître, pour aller naître loin, loin d’ici, de là-bas, loin de l’atelier, le désir toujours présent d’aller du côté de la poésie.

Mais la même odeur, qui venait de me frapper en poussant la porte vitrée d’un vieux commerce parisien, vingt ans plus tard, ne me faisait plus le même effet. D’ailleurs dans ce décor le temps semblait s’être arrêté. Au-dessus d’un escalier qui montait à l’étage, on pouvait voir un large écriteau : VISSERIE. Une fois en haut, alors que j’étais encore saisie par l’odeur, une extraordinaire tranquillité venait m’envelopper.

En pénétrant dans la visserie, ma première impression se confirmait : je rentrais chez moi.

Rien à Paris, en six ans, ne m’avait jamais semblé aussi naturel. J’ai reconnu dans les manières du commis les codes que je maîtrise le mieux. Le jeune homme parlait ma langue ; même ses vêtements me rappelaient ceux que j’avais dû porter, et son humour celui des clients que je côtoyais à l’atelier. Et derrière lui les pièces numérotées classées dans les dizaines de tiroirs alignés sur des dizaines de mètres m’étaient familières : des visses, des rondelles (avec mon père on disait des washers), des fils de cuivre en bobines géantes multicolores. Alors qu’au dehors, au quotidien des klaxons, m’attendait la poésie dont j’ai tellement rêvé, et dont je fais pour ainsi dire mon métier, chez Weber Métaux, tout était calme et reposant. J’étais en terrain connu. J’abordais ma terre, cette même terre que j’avais fuie me paraissait maintenant quasiment chatoyante. Et j’ai pensé au livre de Didier Éribon, Retour à Reims**. J’entendais la voix de sirènes tentatrices : et si ma place était ici, à la visserie, plutôt qu’en littérature ? Et cette possibilité, au lieu de m’étouffer, était une bouffée d’air. Parce qu’ici, dans un vieux commerce du vingtième arrondissement, à des milliers de kilomètres d’elle pourtant, on parlait la langue de mon enfance.

Si le commis m’avait présenté un sarrau bleu tout taché, de petite taille, s’il l’avait ouvert devant moi en m’invitant à l’enfiler, j’y aurais glissé le corps et le cœur en entier. Car le sarrau bleu, il y a vingt ans, je ne le savais pas, c’était aussi de la poésie. De la littérature des profondeurs.

 

* Ce texte a été publié dans la revue Le Bathyscaphe (no 8, automne 2012)

** Didier ÉRIBON, Retour à Reims, Paris, Flammarion, coll. Champs essais, 2010

 

du vent

5 octobre 2014 § 2 Commentaires

 

Fidèle à mes habitudes, sans faire exprès, je fais les choses dans le désordre. Je suis en mission. Un autre voyage dans le voyage qu’est ma vie parisienne, toujours, après bientôt huit ans d’exil. Je me retrouve au milieu d’étudiants universitaires de vingt ans. Non seulement je découvre ce qu’est étudier ici, mais je voyage dans mon passé. Je les observe et me demande ce qui me différencie d’eux, ce qui me rapproche aussi, surtout. Ils m’accueillent, me considèrent tant bien que mal comme une des leurs, ils me tutoient en hésitant. Dans l’ascenseur ils se demandent parfois si je suis professeur, ça se voit dans leurs yeux. L’âge creuse un petit fossé entre eux et moi, mon accent aussi. Mais le fossé est peu profond. On le traverse aisément : nombreux sourires de connivence, mêmes agacements devant l’administration.

Parmi eux je me souviens avoir toujours aimé l’école. Je ne parle pas de l’institution, ici, ni de l’autorité, surtout pas, mais du fait d’apprendre, d’écouter, de réfléchir. À cause de l’argent, de la blessure, autodidacte, j’avais un peu oublié cet amour. La dette : elle est sans doute ce qui me différencie le plus de ces étudiants français. Bien sûr, un grand nombre d’entre eux doivent travailler pour vivre, payer leur loyer, ils ne l’ont pas facile, loin de là. Ils ne sont pas riches : nous avons aussi cela en partage. Ils arrivent à l’âge adulte en période d’austérité. Je les plains, je les admire, je les trouve courageux. Mais ils ne portent pas de dette sur leurs épaules. Cela se perçoit. Ne sont-ils pas ainsi un peu plus libres de penser?

Je fais les choses dans le désordre, oui. Je me sers de mes notions d’italien pour faire du latin. Je vis un autre décalage peu surprenant ; dans le cours d’ancien français, on nous apprend que le son â n’existe plus en français moderne. Dans le français moderne de ma vie, celui du Québec, dans ma langue maternelle, celle que je parle toujours, il existe pourtant. Ma professeur ne l’ignore pas, je crois, mais je suis minoritaire, alors nous mettons ce fait de côté. Je note ce que cela signifie. Ce qui est une évidence pour eux ne l’est pas pour moi, pour nous de là-bas, d’un immense territoire qu’est le Québec. Langue minoritaire, littérature minoritaire quoiqu’on en dise : hiérarchies allant de soi que je ne pourrai jamais supporter.

Je suis en mission symbolique. J’ai probablement l’équivalent de plusieurs maîtrises dans le cerveau, mais je termine une licence. Autant dire : du vent. Je termine ce que je n’ai pas terminé il y a quinze-vingt ans. Dans les faits, la licence ne changera rien à ma situation. J’écris, je travaille. Elle ne signifie rien concrètement. Mais la responsable du département de lettres modernes a compris le sens de ma démarche, et je lui dois beaucoup. Sans son soutien et sa patience je n’y serais pas, j’aurais baissé les bras devant l’obstacle administratif, aussi coriace que révoltant, comme partout ailleurs : l’institution préfère mastiquer et avaler – faire disparaître, rendre hors d’état de nuire – ceux d’entre nous qui n’entrent pas dans les cases.

Je suis là pour réparer un passé troué par une dette et la dépression qu’elle m’a value. Je la rembourse encore aujourd’hui, la dette contre lesquels les étudiants du Québec se battent toujours. Je suis là pour guérir une vieille blessure. Cette réparation n’est pas encore faite, elle est en cours, j’ignore comment elle finira mais elle me bouleverse déjà.

 

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finir dans ta terre

19 février 2013 § Poster un commentaire

 

le pays perdu s’épaissit en couches superposées avec les années de telle sorte qu’on l’aperçoit lentement qui pointe au-dessus du mur et qu’à force je pourrai le saisir et le tirer à moi et lui parler bien en face mais pour rien, avant d’enfoncer la tête dans son ventre / me lover dans ton ventre qui tremble ou dans ta terre pour finir, c’est ça l’idée

 

 

braise

12 janvier 2012 § 1 commentaire

 

y a l’herbe qui t’appelle
y a l’objet qui cache le symbole
mais pas tout à fait
y a la lumière qui éclaire la main qui écrit
y a le duvet d’oie qui tient la nuit sur toi
y a l’ami la belle personne qui te chuchote
 
y a les images en caresses pour dissimuler l’âpreté
y a ce début de quelque chose
(intensité)
y a l’épaisseur du monde à mordre
 
comme une pomme
 
 

soleil

6 janvier 2012 § 1 commentaire

 

on se relève
on attrape
un coin de ciel opaque
on le tire à soi
comme une couette

envelopper
avec un trou pour enfiler la lumière

 

 

mitan

29 novembre 2011 § Poster un commentaire

 

“il y a des évanouissements,
ils ne sont rien d’autre que des morts
dans un corps vivant”
écrivait Döblin*
de son Biberkopf

notre essence constituée de petites morts
nous rendrait lumineux
comme des soleils
qui ne brûleraient personne
juste ils réchaufferaient
le creux du lit

si

 

* traduction d’Olivier Le Lay

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