John W. Charlemagne

19 septembre 2008 § Poster un commentaire

Il m’arrive de ressentir une nervosité toute la journée, et sans raison apparente. Dans ces moments-là je me sens aux aguets, sur le qui-vive, comme si je traversais un boulevard à six voies à l’heure de pointe, sur feu rouge. Est-ce l’effet de Paris ? Cela ressemble à un trac, comme si toute ma vie ici était un numéro théâtral, comme si je devais mettre de côté quelque chose de naturel, suspendre mon moi québécois, le remiser sur un vieux cintre déglingué.

Simple anecdote. Depuis un an la même jeune femme me coupe les cheveux, et depuis un an nous nous vouvoyons, alors que nous avons à peu près le même âge. Chaque fois j’ai envie de la tutoyer parce que je l’aime bien. Chaque fois je me retiens, parce que le son qu’il en résulterait ne serait pas français. (Je fais résonner le “tu” dans ma tête et quelque chose cloche, alors qu’à Montréal ce serait naturel.) Mes phrases deviennent hachurées. Et alors je me sens étrangère jusque dans mes os. Tous les autres autour disent “vous”;  même entre collègues on vouvoie une nouvelle employée. Suis-je la seule à laisser un pourboire ? J’en ai l’impression, je n’en suis pas sûre. Suis-je la seule à garder mon sac auprès de moi ? Oui. Mon petit doigt me dit que si mon sac ne contenait pas mon passeport canadien, je le laisserais comme les autres au vestiaire. Je protège un reste de mon identité. Alors qu’elle ne veut rien dire.

Au cinéma je ne ris pas en même temps que les Français autour de moi. Et ce qui les fait rire ne me fait pas rire. Très souvent, et pour la première fois de ma vie, je m’esclaffe seule dans une salle. J’ai remarqué que les Français (je généralise bien sûr) n’aiment pas que le héros soit en situation rabaissante. Dans un vieux Lubitsch, le millionnaire apparaît ridicule juché sur un grotesque pédalo : je suis la seule à rire. Le nul de l’histoire, l’idiot déjà bas est rabaissé ? C’est le délire à en pisser alors que je n’y vois à peu près rien de drôle. Souvent aussi je m’amuse des sous-titres français, truffés d’étranges traductions. La semaine dernière, dans une comédie musicale, on y remplaçait le nom de John Wayne par celui de Charlemagne. Sacré cow-boy, ce Charlemagne. Nos références diffèrent. En mille détails qui paraissent anodins au premier abord, et qui finalement peuvent en dire long.

(Je croisais des Québécois au jardin du Luxembourg. J’allais faire “Hé ! Hé ! Salut, lâ, ma gang de vous autres !” mais leur survêtement sport fleurant la ville de Laval à plein nez m’a retenue. Au bureau de poste le plus près de chez moi ? une Québécoise qui me dit faire de la traduction. J’avais reconnu son accent (je deviens une pro à cet exercice complètement inutile) et lui demandait si elle habitait comme moi le quartier. Elle se met à faire la snob comme une chef, en secouant sa belle mise en pli d’un air dédaigneux : “Moi ? Je détêêêeeste ce quartier ! Je préfère de loin Montparnaâaaaasse ! Au moins, on y trouve des bistrots !” J’avais envie de lui dire : “Et les chiens, je suppose qu’ils ne chient pas, à Montparnasse ? Ou alors leur merde sent la rose ?” Voilà pour le Québec d’ici, plus parisianisé que le parisiennissime parisien. On repassera.)

Alors sans doute que le trac d’aujourd’hui est ce sentiment (imposé) d’être étrangère. Par moments, c’est une ivresse. Par d’autres moments, c’est encombrant. Je voudrais ne plus me questionner pour des bagatelles,  passer inaperçu tout en étant moi-même. J’aime cette terre d’accueil où il est naturel de gueuler pour réclamer ses droits. En même temps jamais je ne me suis sentie aussi américaine. Oui mais de quelle Amérique ? L’Amérique des fromages au lait cru, l’Amérique d’une poignée de gens, une goutte d’eau douce (ou d’amertume?) dans un océan.

Océantume. Tu me tiens.

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