la provincialissime

12 octobre 2008 § Poster un commentaire

Dans cette ville, le sourire féminin est une immense porte ouverte. Autrement dit, il serait à bannir envers l’autre sexe pour qui veut avoir la paix (à moins que ça ne soit avec votre boucher ou votre fromager). J’en ai fait encore une fois l’expérience il y a quelques jours.

Abonnée du rez-de-jardin de la BnF, je recroise tous les jours souvent les mêmes chercheurs. Un parmi ceux-là me paraissait sympathique pour l’avoir entendu rire et discuter discrètement (il m’a semblé que c’était d’une manière intelligente) avec les bibliothécaires à plusieurs reprises, démonstration chaleureuse plutôt rare. Le hasard fait que cet homme et moi aimons travailler dans le même coin de la même salle ; nous réservons des places toujours relativement près de l’extrémité ouest. Ses cheveux gris et son visage m’indiquent qu’il fait au moins deux fois mon âge. Un matin je décide donc qu’il est sans risque de le saluer (je me disais même qu’il s’agissait de la politesse la plus élémentaire). Erreur. Il finit par me rejoindre quelques jours plus tard près des bornes Internet pour me saluer et me poser quelques questions sur mon travail. Je comprends tout de suite que j’aurais dû l’ignorer comme le font tous les autres autour de moi et comme j’ignore moi-même tous les autres. Il semble que mes salutations aient été perçues comme un intérêt, comment dire, sexuel, de ma part. Je décide alors de revenir à ma retenue habituelle et de mise.

La semaine suivante il vient me demander discrètement comment je vais et si le travail avance bien. Alors je réponds très brièvement, et lui retourne ses questions, en tentant de me rendre amicale. Je constate avoir échoué (en ayant imaginé pouvoir m’en faire un ami) quand il vient me proposer de boire un café en balbutiant de timidité. Je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas osé refuser. Peut-être pour pouvoir nommer clairement un malentendu, le décortiquer, comprendre avec lui. Je l’accompagne donc dans une pièce fermée, bruyante, où les chercheurs viennent se restaurer. Il m’invite à m’asseoir et m’offre un café. Je m’empresse d’évoquer (discrètement mais clairement) les activités de l’homme que j’aime pour bien lui signifier que je ne suis pas là en train de lui faire la cour… Ça ne semble pas tout à fait le décourager. Il me parle de théâtre, de solitude, nous parlons d’exil. Il sait depuis le début que je suis “canadienne”. C’est alors qu’il fait un énorme faux pas : “Excusez-moi mais, il faut que je vous dise, j’adore les provinciales.” Je tourne tout de suite son commentaire en dérision : “Ah oui, je vois ce que vous voulez dire. Et moi, en plus, vous le savez, je suis provincialissime, puisque je viens de la Belle province.” Il rit un peu jaune et me dit ensuite savoir distinguer au premier coup d’œil les provinciales des Parisiennes – je ne peux pas dire pure laine – pure sucre.

Alors là je suis très intéressée par le discours de mon nouvel ami (!). La suite: “Oui, je les reconnais tout de suite par leur démarche, par leurs manières.” Je ne me démonte pas, gardant mes meilleures cartes pour la fin, prenant mentalement des notes. Je lui demande alors s’il a déjà visité l’Amérique. “J’ai très peur de l’Amérique… euh, pourquoi ? Bien, ils vivent selon un code que je ne connais pas.” Sujet brûlant pour moi : les codes. Nous sommes tous les deux d’accord sur la grande complexité du code français, ou plutôt parisien. En feignant d’être naïve, je lui raconte : “Alors là, je ne maîtrise pas du tout le code français, même après deux ans. Par exemple, il y a deux semaines je souriais simplement à un bibliothécaire puisque je le vois tous les jours : quelques heures plus tard il venait m’offrir de le rejoindre à sa pause-café, croyant que je le draguais !” Mon interlocuteur de rougir de malaise. J’ajoute : “Quand je vous ai salué l’autre jour, j’agissais le plus naturellement du monde, me disant qu’il est hypocrite de faire semblant que nous ne nous sommes jamais vus alors que nous travaillons tous les jours à quelques mètres l’un de l’autre.” Lui de rétorquer avec conviction qu’une Parisienne ne regarde jamais un homme dans les yeux, et que c’est bien à ce signe qu’il m’a su “provinciale”. “Mais, vous ne trouvez pas que c’est horriblement triste ? Moi, comprenez bien, je ne veux pas me priver d’observer les gens. Ils m’intéressent. Hommes ou femmes. Enfants ou vieillards. Fringants ou malades. Être privé du choix d’un regard, ou de sourire seulement parce qu’un bon matin j’en ai envie, signifie pour moi ne pas être libre. Et puis, vous ne trouvez pas difficile qu’une femme vous ignore ?” Alors là : “Non, ça m’excite. Je me demande alors ce que je pourrais bien tenter de faire pour qu’elle daigne enfin me jeter un regard !” Oui bien sûr, je vois.

Plusieurs choses pressenties se sont alors confirmées. À Paris, la femme souriante est soit :

  1. une imbécile
  2. une provinciale
  3. une allumeuse
  4. toutes ces réponses

Je suis désolée, mais moi je propose de compliquer les choses, de semer le doute encore davantage. J’aime sourire à quelqu’un (et qu’on m’adresse un sourire) et que cela puisse demeurer énigmatique. N’est-ce pas bien plus rigolo ? À la vérité, je choisis de ne pas adopter le code parisien parce qu’il m’ennuie au plus haut point :

– Mmh. Je suis désolée, monsieur, mais je continuerai sans doute de vous saluer et vous sourire.
– Attention, cela vous engage peut-être à quelque chose…
(soupir) Qu’est-ce que c’est triste, Paris.”

Il m’invite derechef à l’accompagner au théâtre le soir-même.  ???!!! “Excusez-moi, je vous ai souri et salué, j’ai apprécié cette conversation, sans que cela ne change quoi que ce soit au fait que je ne suis pas disponible. Bonne journée.”

J’ai dû un peu malgré moi adopter ce soir-là le fameux code. Je l’ai ignoré en quittant la salle. Il s’en est trouvé sans doute plus excité mais surtout plus seul que jamais.

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