l’estomac d’une baleine

18 octobre 2012 § Poster un commentaire

 

Ça secouait dans le bus, au départ de l’aéroport. À l’avant, des blancs, puis changement de couleur graduel, jusqu’aux plus foncés derrière, souvent confondus avec les plus pauvres, ceux qui n’avaient peut-être pas pu se payer le ticket Orly-Paris. J’essayais de me réveiller, de me remettre au français, de perdre le réflexe des autres langues à la pensée d’une future parole à prononcer. Tu étais là, à l’affût, avec ta tête blonde un peu slave qui dominait les autres, chevelure hirsute, nez bien affirmé. En partie caché par le bras d’un autre passager selon la secousse, et les barreaux des porte-bagages fixés en hauteur, par moment on ne voyait que tes yeux, qui cherchaient et semblaient dire : regarde-moi encore, je sais que tu m’as vu, je ne sais pas où aller, il fait froid, il fait noir et il pleut, dis-moi où tu dois descendre, je vais te suivre à la recherche d’un abri pour la nuit, je vais te convaincre de m’inviter chez toi, parce que j’ai nulle part où aller. Tout près, debout, deux jeunes hommes en complet cravate bon marché sans valises, début vingtaine, vous discutiez en vous donnant des airs importants de collègues et camouflant votre complicité. L’un encourageait l’autre un peu brutalement, mais oui t’as des chances, je te dis, ça va marcher, Roissy c’est vraiment mieux, qu’est-ce qu’elle t’a dit la dame, je t’ai dit elle a rien dit, ben c’est pas grave, elle va t’appeler, elle t’aurait pas gardé si longtemps à l’entretien pour rien, je te dis c’est encourageant, merde, on est où, on voit rien avec la pluie sur les vitres, tu descends où, je sais pas, il faut que je prenne le T3, ah ouais, je pourrais prendre le T3 avec toi, merde je suis pas sûr, c’est ici je crois, je descends, tu viens, non je vais continuer jusqu’à Denfert en fait, parce qu’après je peux prendre la 6 c’est mieux c’est plus rapide, salut, ouais, à demain. Au milieu de la conversation il y avait eu une pause, parce que tu étais debout aussi, quarantaine anonyme de dur travailleur aux yeux calmes, tu essayais de te tenir à la barre du plafond tout en empêchant ta petite fille de tomber, puis tu l’as assise sur un des porte-bagages en hauteur, un endroit plus sûr. Grosse fatigue du vol ou de la nuit, personne ne lui avait offert sa place. Mais c’était aussi bien, elle rigolait trop d’être installée dans le porte-valises, plus haute que tous les adultes autour, plus belle aussi. Elle arrivait même à toucher au tissu de l’accordéon, au plafond de velours gris. On était tous là, gaga, à lui sourire, elle tissait un lien entre nous. Et toi t’avais l’air si heureux d’être avec elle. Peut-être qu’elle arrivait seule d’Afrique du Nord et que tu attendais ce moment depuis longtemps. Ton sourire racontait ça, en tout cas. Secousses dans la nuit. Tous liés par une machine comme dans l’estomac d’une baleine. Je serais bien restée jusqu’à Denfert à vous observer mais il fallait que j’attrape le 62. C’est ce que je voulais vous dire.

 

 

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