silhouette 274

4 mai 2008 § Poster un commentaire

“Ne voulez-vous pas vous joindre à nous ?” Une personne de ma connaissance me posa, il y a quelques jours, cette question, en tombant sur moi, comme j’étais assis seul à minuit passé dans un café déjà presque vide. “Non”, lui dis-je. (Kafka)

Non, non, non. Le mot résonnait doucement, je l’entends encore, je me sens le prononcer. Ah le régal du mot.
« Non, je préfère discuter tranquillement avec ce petit fil blanc, vous le voyez  ? » en pointant, un peu ivre, ce qui sautait aux yeux sur ma veste gris foncé, un fil de coton je crois, légèrement enroulé sur lui-même. Pourtant, cette personne ne me déplaisait pas, non. Et l’entourage que je lui devinais, de loin et de ma myopie, non plus. Mais voilà, j’étais assis seul, je voulais demeurer assis seul, boire un verre de plus, seul. À minuit passé. Il y avait cette nuit-là quelque chose de poussiéreux dans l’air. La fumée des cigares, les tables encombrées de pichets vides et de cendriers, les costumes sombres sous cette brume un peu sale et parfumée d’eau de cologne bon marché. J’aimais voir la porte s’ouvrir sur un nouveau personnage. J’aimais la prudence qui venait naturellement avec le geste de pénétrer le lieu, petite salle déjà chargée d’une ambiance. Unique à chaque soir, dépendante d’humeurs, d’allées et venues infiniment variables, elle ne reviendrait jamais exactement de cette manière. Je le savais et je savourais. Parce que ce soir-là, il y avait bel et bien quelque chose de poussiéreux. Il y avait un parfum d’hiver et pourtant nous étions en octobre. Dans la salle encombrée de tables en bois épais, sans fenêtre, les rires étaient feutrés, pourtant clairs. Personne n’avait encore touché au piano sauf pour y poser son verre. De la cendre tombait parfois sur les touches. Alors l’homme au service laissait quelques minutes ses tireuses à bière pour venir refermer le couvercle. Il en profitait pour faire une ronde, s’assurer que tous avaient de quoi boire, en se caressant le menton. Ce soir-là il m’a fait un clin d’œil entendu. Il notait lui aussi : le feutre, la poussière, avant de retourner au comptoir astiquer les pompes et les pintes. La porte s’ouvrait sur un prochain personnage. Puis je répondais à cet homme de ma connaissance : « Non, je vous remercie, je préfère regarder. »

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