journal romain (5)

28 mars 2013 § Poster un commentaire

 

Une pile de cartes postales jamais envoyées : Goethe en culottes, de dos, penché à la fenêtre de sa chambre romaine, le regard d’Innocent X par Velazquez, le buste du même pape sculpté par le Bernin, marbre devenu dentelle, le Colisée vu de haut et la fontaine de Trévi, pour le cliché, et deux autres cartes achetées à l’église San Giacomo Maggiore, Bologne : une vierge de la Consolation au regard en coin presque coquin, l’extrait d’une fresque représentant le procès de Sainte Cécile. Le métro gratuit le matin de l’entrée en fonction du pape Francesco. Dernier regard jeté sur la via Pinerolo, violoncelle sur le dos, le soleil darde ses rayons de fin d’après-midi sur les façades d’immeubles récents pas très beaux, mais d’une chaude couleur ocre qui me manquera. Le caissier d’un restaurant accepte de bon cœur de me donner le secret des tonnarelli al radicchio, et griffonne au stylo l’essentiel de la recette sur un bout de papier (radicchio – pomodoro – vino rosso – mantecato in padella – con parmigiano). J’avais pourtant décelé un goût de piment pili-pili. Assises dans le silence de la salle du Teatro Valle occupé, avant une réunion à laquelle aucune de nous deux n’est conviée : un gars dispose des chaises sur la scène, et j’apprends plus tard que la nuit, des gens dorment dans les loges, et que suivant un règlement strict, ils doivent quitter à une heure précise le matin, et laisser les lieux impeccables.

 

Roma infra-ordinario

7 janvier 2013 § Poster un commentaire

 

 

Pour entendre toutes les pièces, c’est ici.

Et les textes : ici.

Enregistrement et montage : Camille Michel
Texte et lecture : Hélène Frédérick

released 10 January 2013
© Hélène Frédérick & Camille Michel

© tous droits réservés

journal romain (3)

12 novembre 2012 § 1 commentaire

 

J’ai vu Rome, enfin !, l’autre nuit, quand tout tanguait. Toute la soirée au petit bar communiste qui fait aussi caviste, Via Del Monte della Farina, chez Marco et Giancarlo, on avait pas mal exagéré, à deux filles, avec rien dans l’estomac pour éponger.

Si je ne me trompe pas, j’ai vu Rome pile au moment où tout valsait, sur le chemin du retour, quand j’ai voulu enjamber une chaîne en acier qui passait à dix centimètres du sol, et que je me suis affalée sur les pavés irréguliers, boum. J’ai mis deux jours à découvrir la preuve que je n’ai peut-être pas rêvé : une mystérieuse ecchymose de la grandeur d’une main à l’intérieur de la cuisse gauche, comme si j’avais pendant des heures chevauché la cité en amazone. J’ai vu la ville danser, je le jure, j’ai aperçu la nuit romaine choquer un peu ses touristes monolithiques et, avec du bon vin, faire se prolonger le rire des travailleurs. Pile au moment où tout basculait, ciel flou renversé, je l’ai vue gonfler ses poumons généreux et cambrer les reins pour expirer, secouer ses ruines, dire de sa voix rauque : j’existe.

 

journal romain (2)

4 juillet 2012 § Poster un commentaire

 

Par la fenêtre du train menant à Bracciano, on voit des champs de maïs bordés de lauriers en fleurs, roses ou blancs. Puis des voiliers sur le lac volcanique tout bleu, et de jeunes touristes portugaises en shorts et longilignes, et des chats couchés sur la pierre fraîche, sous les lierres et plantes grasses tombant des murs. Peu d’ouvertures dans les vieilles maisons de pierre, pour empêcher la chaleur de pénétrer, et ça fait sombre à l’intérieur. Au lieu de fermetures opaques, j’ai vu de longs rideaux légers aux portes, donnant directement sur le trottoir, à travers lesquelles des voix mystérieuses fusent à l’heure du spritz.

Sur la place, pour la finale de foot, un écran géant planté devant une douzaine de rangée de chaises déjà occupées. En attendant les images, du Queen hurle par les haut-parleurs. Des hommes de retour, chargés d’aller chercher des pizzas au coin de la rue, distribuent des parts à leurs femmes et enfants restés assis. Plus tard, le match de foot mal parti, sous les voûtes d’un petit resto, le vieil Umberto prépare la salade devant nos yeux, ajoutant de discrètes feuilles de basilic, un peu de vinaigre de vin blanc et d’huile d’olive, pour accompagner des gnocchis de semoule. Arrivé au dessert il coupe des parts du semifreddo maison déjà entamé de moitié, qu’il a apporté sur un chariot, avant de rejoindre Antonietta devant leur petit écran, à l’écart, près de la cheminée où ils mettent à griller du poisson.

Au retour les mines sont déconfites sur la ligne B, bondée. Une poignée d’Espagnols un peu gênés d’exprimer leur joie minoritaire, et des Italiens hésitant à garder leur haut de forme en peluche vert-blanc-rouge, cheminent dans les couloirs romains.

 

journal romain (1)

20 juin 2012 § Poster un commentaire

 

Rome sent bon. L’odeur des aromates et des tilleuls en fleurs y supplante celle de l’essence.

Des perruches se déplacent en vol groupé de pins parasols en pins parasols. On accepte sans broncher le prix de leur plumage arc-en-ciel : les cris stridents qu’ils poussent en cours de battement d’aile.

Des dames aux pieds nus abîmés, craquelés, sur l’asphalte fondant, vous couvrent de compliments en échange de quelques centimes. Elles vous voient de loin, bella, bella ragazza. Même en m’allégeant d’une pièce, je ressens la gêne d’être chaussée. Pourquoi moi, et pas elles?

Cadres déchus, mal assis sur des caissettes fragiles, des hommes à cravate offrent de vous lire les lignes de la main. Des touristes chinois viennent acheter en troupeaux ce que nous n’avons plus les moyens de produire. Des Sri Lankais sans doute, qui n’ont nul abri où dormir, nul endroit où pisser, se font vendeurs de parapluie quand il fait mauvais, d’ombrelles quand il fait chaud. Au soleil couchant, ils tentent les roses et le coup de la balle de caoutchouc visqueuse hornée d’un visage ; elle s’aplatit en émettant un hurlement triste lorsqu’on la lance avec violence sur le sol, avant de reprendre sa forme ronde initiale. Je les appelle balles de résilience. La résilience est en vogue, les dirigeants ont la bonne idée de la cultiver chez leurs dirigés.

Jamais on n’a vu autant de langues s’activer, encore tachées du vin de la veille. Le temps de lécher leur glace trois saveurs, les adultes grisonnants des beaux quartiers ont l’air de petits enfants, puis sitôt qu’ils ont fini reviennent à leur préoccupation première : ont-ils investi suffisamment dans une retraite.

Mais la ville sent bon, et l’eau de milliers de fontaines rafraîchit gratuitement tous les badauds.

* noté cette pensée sur un post-it en cours de trajet direction quartier San Giovanni : « La neuvième vie du chat est peuplée de fantômes et remplie du sentiment qu’il n’y aura pas d’autre chance. »

 

 

Où suis-je ?

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