adam, ève, et les géraniums
23 avril 2008 § Poster un commentaire
Devant moi toujours tous ces balcons, toutes ces fenêtres, comme une série de petits théâtres disposés les uns par-dessus les autres. À l’intérieur, des cheminées de style haussmannien et des scènes qui ne ressemblent en rien à ce que j’ai connu d’où je viens. Avant-hier soir pour la première fois je voyais un lustre s’allumer dans une pièce habituellement toujours sombre, qui appartient à l’appartement d’un couple très âgé que j’entrevois souvent, surtout le matin. La coiffure de la dame est toujours impeccablement blonde et étudiée, le vieil homme lit tous les soirs assis sur le bout du siège de son fauteuil sans jamais appuyer son dos. Avant-hier soir, donc, vers 21 h le lustre était allumé, un homme « dînait » chez eux, sans doute leur fils, que j’imagine unique. Ils maniaient leurs ustensiles (ici on dit couverts) comme des riches. À côté, un couple de professionnels et leur bébé. L’homme rentre toujours vers 20 h le soir, il n’assiste jamais au coucher de l’enfant que je vois parfois trottiner vers 18 h. Le petit est haut comme trois pommes et s’amuse à tirer le rideau. Plus haut des nouveaux venus. Je ne connais pas encore leurs habitudes. Plus bas une immense télé darde ses rayons tous les soirs, systématiquement. On ne voit pas qui la regarde. Côté court, un homme et une femme qui négligent leurs géraniums, et qui font parfois la cuisine en costumes d’Adam et d’Ève. On dirait d’anciens soixante-huitards. Une grosse pie voyage régulièrement de notre façade à la leur, à la recherche de ce qui brille.
Tous, nous nous faisons face, mais nous ne nous observons jamais. Une forme de politesse que je n’ai jamais connue non plus, attribuable sans doute à la forte densité de population. Ils savent que je les vois (mon bureau fait face à la fenêtre), je sais qu’ils peuvent voir la petite pomme de mon ordinateur scintiller le soir. Mais jamais ils n’appuient le regard, et j’évite aussi de le faire malgré ma curiosité. C’est la loi de la survie dans une telle proximité. Et la loi d’une culture qui se veut distinguée. Pourtant : toutes ces sautes d’humeur et impolitesses, tous les jours, sur les trottoirs et les quatorze lignes de métro ! Ces mégots de cigarettes et ces bouts de baguette qui jonchent le sol ! La pensée individualiste, les forteresses hiérarchiques, le sexisme en force, la déresponsabilisation… De toute façon, qu’ils se disent, les hommes de couleur font tous les jours le ménage, armés de balais de plastique ou au volant de leurs motocrottes (elles n’existent plus, je sais – de petits bolides verts à la place), en attente de papiers régularisés. Tout le sale boulot que les citoyens ne font pas.
le quotidien
18 avril 2008 § 2 Commentaires
Hier en route pour la bibliothèque du Trocadéro, à la station je craquais pour un rocher Suchard, un Rocher Noir. Le vendeur de journaux répétait :
« La Tour Eiffel, oui, c’est par là. » « L’aquarium ? non, vous prenez à gauche, la sortie… » « Le Monde ? Non, pas imprimé aujourd’hui, en grève. »
Un couple de Québécois : « En grève ? Ah ben c’pâ che’ nous qu’on pourrait voir çâ ! » Et le vendeur de journaux de me dire : « La Tour Eiffel, l’Aquarium… »
Moi, l’interrompant : « C’est l’histoire de votre vie ? »
Le vendeur tout souriant : « Oui, mais c’est rien, en fait ça me plaît bien ! Avec ceci, mademoiselle? C’est tout? Alors un euro dix pour le Rocher, s’il vous plaît ! »
Rocher Suchard en poche à déguster sur la ligne 6 au retour, dans un long couloir vers la sortie pour le cimetière de Passy, un homme jouait du Joe Dassin. Quelques centimes dans sa casquette. Une flaque de pisse devant lui.
zen plastique
17 avril 2008 § Poster un commentaire
Je ne suis pas une héroïne de l’exil.
Passage dans le Vercors il y a une dizaine de jours. Pour la première fois je visitais Grenoble après un peu d’air pur à la montagne. Quelques heures seulement et j’ai eu cette impression rare : le sentiment d’être à la maison, d’être au cœur de quelque chose mais près de moi, de respirer enfin. Au moment de prendre le train, de quitter l’endroit pour rentrer à Paris, pour rentrer chez moi, presque une panique. Des larmes me montaient aux yeux inexplicablement, sans qu’aucun incident n’ait eu lieu. Je n’ai pas compris ce qui se passait.
Depuis lorsqu’un sentiment d’étouffement parisien revient, et cela arrive assez souvent, je repense à cette ville et le calme s’installe. Je grignote les noix fraîches achetées là-bas en y repensant, je les cuisine à toutes les sauces. Je revois les rues aboutissant toutes ou presque à des montagnes géantes au sommet enneigé, des montagnes comme je n’en ai jamais vues, qui rappellent à tout moment le plus grand que soi *. J’entends le tramway glisser silencieusement au milieu des rues et des gens à la démarche tranquille, j’avale en pensées à nouveau le thé dans un café aux plafonds très hauts où des étudiants travaillaient sur de belles tables aux bords arrondis par l’usure. Le temps s’est arrêté à Grenoble. Une sorte de suspension dont j’ai peine à me détacher depuis. Une ville enclavée, et on dirait protégée, mais qui respire. Une ville à taille humaine. Un peu proprette, mais malgré tout usée.
Paris, à côté, a le charme de la saleté et de la richesse, du foisonnement à l’infini et de l’impatience. Il faut y entrer comme on entrait, petit, dans la rotation de la corde à sauter. Et après se laisser prendre au mouvement. Puis chercher sa respiration.
* La formule de ce « plus grand » a beau être kitsch et d’un zen de plastique, elle me rassure.
souterrain
11 mars 2008 § Poster un commentaire
Je prends goût aux lettres de Leïla Sebbar. Sa façon de vivre l’exil et de le raconter enrichit, ou nourrit ma perception des lieux, ma manière de les appréhender.
Je suis habitée par toutes sortes de fantômes. Ils me visitent en rêve surtout, où temps et géographies alternent étrangement et se confondent. Les différentes villes habitées, les personnages : une ronde qui m’étourdit et dont j’aimerais parfois me libérer. Je fais le vœu d’être paisible.
Il m’arrive d’ouvrir la fenêtre pour travailler et cette constatation : je suis de moins en moins sensible au bruit des voitures, scooters et camions de livraison. Comme si peu à peu le silence revenait s’installer en moi. Je me souviens avoir eu du mal à dormir en arrivant à Montréal. Le bourdonnement de fond de la métropole agaçait mon oreille au tout début. Ici c’est une cacophonie. Mais elle aussi s’incruste lentement et parvient à m’apprivoiser.
Je continue de m’étonner des légendes qui circulent ici sur le Québec, même parmi les gens les plus instruits, ou les mieux renseignés. Au cours d’un souper l’autre soir, entre le Bilan carbone de l’une et ce qui se passe en Sarkozie, il était question de : « Oui, il fait froid à Montréal mais les gens sont protégés par des souterrains ! ». On me questionnait de tout bord tout côté, on s’étonnait encore une fois d’apprendre que tout le Canada n’est pas bilingue, que nous ne sommes que trente-trois millions sur ce territoire immense, etc. Me revenaient en mémoire des passages du Nez qui voque, et je rêvais de Minganie en finissant ma blanquette.
Deux valises
27 février 2008 § Poster un commentaire
Encore une onde de choc. Le papyrus a souffert de ce séjour comme moi. Ses tiges refusent de se relever et de verdir à nouveau. Il faudra couper et patienter.
Je profite de cet état pour replonger dans la correspondance de Sebbar et Huston. Je m’étonne de l’engagement féministe dont il est question, je suis déçue d’y être étrangère. Je voudrais pour moi aussi que l’écriture et la lecture soient un pays, un encrage, alors que je ne sais plus exactement à quel cou pendre mes bras. Je m’accroche au fantasme d’un refuge rempli des objets qui n’ont pu me suivre jusqu’ici. Je suis arrivée à Paris il y a un an et demi avec pour tout bagage deux valises, faute de sous et d’espace. J’imagine alors une cabane qui contiendrait ce qui me servait d’identité là-bas, les livres, le vieux piano, une maisonnette qui attendrait mon prochain passage et accueillerait mes amis, quelque part en forêt boréale.
D’ici là boire un café crème à la brasserie loto du coin. Travailler sans chercher autre chose. Observer.
dessinons ensemble les sentiers d’obsidienne de cette tragédie*
24 janvier 2008 § Poster un commentaire
Faut-il vraiment fuir les vieilles dames?
La semaine dernière, un premier cours de langue italienne donné par une terrible bénévole aux sourcils épais rue des Fossés Saint-Jacques. Une faune parisienne des plus bigarrées. Une vieille dame assise tout près a du mal à prendre des notes. Elle ne voit pas bien ce qui s’inscrit au tableau, aussi pas d’étonnement quand elle m’accroche à la fin de la leçon. Regard de jeune fille parmi les traces de vieillesse, elle tente de me séduire pour me convaincre de lui permettre de photocopier mes notes (elle me donne à peine vingt-deux ans, bat des cils, mignonne). Intérieurement je ris de cette farce : me retrouve à l’université, quelques années en arrière, où de petites pimbêches compétitives (fille d’écrivain célèbre ?) me demandaient la même chose, l’air de me faire une faveur en m’offrant leur numéro de téléphone pour un éventuel café hypocrite qui n’aurait jamais lieu, et heureusement. Toujours est-il que je n’arrive pas à dire non à cette tête malicieuse, nous sortons sous la pluie à la recherche d’un photocopieur sympathique. Je l’observe faire le même coup séducteur au commerçant. Elle m’offre un café pour me remercier, et là encore je ne peux résister, cette fois par curiosité, « d’accord mais je n’ai qu’une vingtaine de minutes », je lui dis tout de même gentiment. Elle me tutoie, me croit belge (?), me raconte brièvement sa vie de comptable, je lui suggère d’arriver plus tôt au cours prochain, afin qu’elle trouve une place à l’avant de la classe, impossible me dit-elle, elle fait des ménages pour gagner quelques sous, elle a trop à faire. Je la devine veuve, trop seule, et plutôt pauvre. Elle a besoin de parler et n’écoute pas beaucoup. Elle s’envoie rapidement son café derrière la cravate. Je sirote le mien, bien noir, habitude prise pour des raisons de sous; je préfère le boire assise plutôt que debout accoudée sur le zinc, et me passer du lait et du sucre, pour le même prix. Nous nous quittons près d’un étalage de galettes à la frangipane, inévitables au mois de janvier, et voilà ce qu’elle ose : on se prendra un autre petit café la semaine prochaine, hein ? Moi c’est Murielle, et toi ? Je balbutie je ne sais quoi, le regard en point d’interrogation.
Mais voilà, cours suivant, cette semaine j’ai brisé le cœur de Murielle. Je suis allée m’asseoir dans un recoin de la classe, et j’ai abandonné mémé charmante. Ma curiosité a trouvé cette limite : ne supportais pas cette obligation, cette équation leçon d’italien = café avec Murielle, même s’il aurait été agréable d’en savoir davantage sur sa vie. J’ai méchamment, égoïstement compté sur sa vieillesse et l’usure de son esprit, l’ai observée du coin de l’œil me chercher dans la classe sans me trouver, dissimulée que j’étais derrière un bouquin de Ducharme déjà lu et relu et jauni, sorte d’amulette. Une tragédie rue des Fossés Saint-Jacques ? Mais j’avais vu juste : quelques minutes plus tard, une autre femme mordait innocemment à l’hameçon et succombait au regard de mémé charmante. Il en est ainsi de la vie de Murielle. Elle n’avait en fait nullement besoin de moi.
Je me demande maintenant si elle ne me manquera pas.
* second emprunt à Arno Schmidt
bazar et moelle de boeuf
13 janvier 2008 § 3 Commentaires
Étonnant comme Paris ne change presque jamais de couleur. Quand le ciel est bleu, rarement, je ne peux résister, il faut que je sorte. La joie d’entendre des vieux hits américains au G-20 du coin, sorte de dépanneur d’ici, où j’achète cracottes et beurre, café, confiture, farine et papier toilette. On me cause du fameux froid canadien en rangeant les boîtes de conserve. Le boucher de la rue Patay me donne un os à moelle supplémentaire : « on les aime bien, nos cousins québécois ! », ça me console presque de cette question : « pourquoi vos chanteurs sont si nuls ? » à laquelle je voudrais avoir l’audace de répondre « pourquoi importez-vous inévitablement ce qui se fait de plus nul au Québec ? »
J’ai mis la main hier sur la correspondance parisienne de Nancy Huston et Leila Sebbar, c’était de bon conseil. Je me sens moins seule sur mon île. J’aime particulièrement ce passage concernant le retour au pays, les malaises qui s’y rattachent, la sensation d’étouffement, et ces portes qu’on ne peut ouvrir sans devoir les refermer, parce qu’il fallait de toute façon repartir, et l’irritation ressentie aux contacts rudes avec les Français de l’aéroport, au retour. Ça se bouscule autour des bagages, c’est dense, et alors on comprend qu’on a quitté l’Amérique et on se demande pourquoi, jusqu’à ce qu’on retrouve ses marques, le treizième, la ligne 14 sans chauffeur, les vieilles salles de cinéma où toutes les semaines on a le choix entre un festival Fellini et un festival Cary Grant toujours en versions originales sous-titrées, toutes ces médiathèques, la queue devant la grande bibliothèque de Pompidou, le mystérieux verger du Jardin du Luxembourg, et le sous-sol du Bazar de l’Hôtel de ville.
beautés américaines
10 janvier 2008 § Poster un commentaire
En voyant les beautés de ce lieu, je pense à celles de l’Amérique et je constate que toute comparaison est impossible. Ici l’harmonie et la richesse des décors, des centaines d’années de peaufinage de tout, des siècles de compromis entre héritage et modernité. La tradition se ressent dans tout. Je ne finis pas de m’en étonner. Dans les manières, la gastronomie, etc.* Là-bas la beauté s’exprime, il me semble, d’une façon plus brute, sauvage, qui me manque atrocement parfois, et qui semble à la fois choquer et séduire les Européens. La nature française est organisée, soignée, elle a été ratissée, domestiquée, exploitée, ce qui donne des cultures et élevages sans nul autre pareil. La nature américaine (je ne fais nullement référence ici exclusivement aux Etats-Unis) est sauvage, elle gagne sur vous, ses bruits vous font peur, elle a encore mille secrets, elle vous avale tant elle est troublante. Elle fascine peut-être pour son caractère incontrôlé et incontrôlable. Enfin je parle pour moi.
Je mélange tout, je sais. Et d’autres ont écrit là-dessus avant moi. Mais voilà parfois à quoi je pense en marchant du haut de la rue Mouffetard à l’avenue des Gobelins. Et je me dis que la force des traditions d’ici ont forcément pour conséquence parfois un certain ennui, et que ce dernier facilite les choses aux marchands étrangers et autres MacDonald’s.
*Au marché (encore le marché !) on demande souvent « un avocat pour demain » ou « un melon pour samedi », afin de décrire avec précision le degré de mûrissement voulu. Tout jeunes déjà, des adolescents veulent une baguette (encore la baguette!) pas trop cuite ou bien croustillante. On dit bonjour aux inconnus croisés dans un immeuble, ne rien dire ne se fait pas. On vous bouscule souvent dans la rue, mais on n’oublie jamais de vous tenir le rabat du tourniquet à l’entrée de métro, on vous dit « ben ce n’est rien, hein » si vous dites « merci ». Le fromager, lorsque vous lui demandez un petit cabécou, ou un bouton de culotte, vous demande si vous le voulez frais, un peu ferme, ou bien sec. Il vous explique tous les degrés d’affinage que vous voulez mais s’agacera un autre jour de vos hésitations devant tant de merveilles et de savoir-faire fermier.
Apprendre avec des baguettes
12 décembre 2007 § 3 Commentaires
La machine à café de luxe fait un bruit de cochon qu’on égorge. Je dois m’habituer à ces réveils matinaux dans le noir et le froid humide, mais sans la neige.
Contradictions. Après presque trois semaines à baragouiner l’italien et l’anglais, je me réjouissais hier d’arriver, de rentrer à la maison, dans un pays où on parle français (légère culpabilité à l’idée d’avoir gémi quelques semaines plus tôt), mais voilà que j’ai dû m’y prendre encore à deux fois pour obtenir une baguette à l’ancienne*. On me donna du “Pardon ?” dédaigneux. J’avais oublié qu’il fallait dire “à l’oncienne”. Que le lecteur (s’il en est un) ne s’y trompe pas, j’en ai ri cette fois encore. Mais si je sais que le dédain pour l’étranger est un fait de tous pays, il me laisse tout de même songeuse.
* Il y a la baguette tout court. Il y a aussi la baguette tradition, la baguette au levain, la ficelle, la baguette qu’on demande “bien cuite”, ou “croustillante”, ou “tranchée”. Oui, certains achètent leur baguette tranchée en deux pour ne pas porter ce long truc intransportable. Il y a aussi la tourte au levain, et la “petite” tourte au levain, vendue au poids. Et là, une fille comme moi doit prononcer “levant”. Ce que j’ai entendu de plus drôle ? Une dame demandait une demi-baguette (plus pratique pour les célibataires) “à deux bouts”. Je ne savais pas qu’on pouvait apprécier les quignons à ce point.
Curieuse impression qu’en aimant la France de plus en plus (oui toutes ces manifs et tous ces râles collectifs me réconfortent : on se mobilise devant une droite trop bien portante, quand bien même ce serait pour rien), je trahis le Québec, comme si je le cocufiais. Mais ça ne sera qu’une liaison temporaire.
troc
8 août 2007 § Poster un commentaire
Je vois les pigeons ramiers voler aux abris, sous l’orage. Ça sent la Seine et l’automne. On a troqué la Mastigouche pour des vins et des fromages renversants. Bon, et pourquoi pas ?