jeu de l'oie
11 juin 2008 § Poster un commentaire
Quelque chose a changé dans le petit théâtre. Depuis des semaines je n’aperçois plus le vieil homme lire assis au bout du siège de son fauteuil, et je ne vois plus le jeune professionnel d’au-dessus rentrer tard le soir après le coucher de l’enfant. Y a-t-il une mort en face ? Une rupture au-dessus ?
Combien de vies comme celles-là se modifient-elles sous nous yeux mais à notre insu ? Combien de deuils ? ou combien de sautillements de joie ? À chacun et chacune sa petite cabine. Les cabines se croisent le temps d’un regard à peine. Nous faisons la queue pour de la saucisse ou pour du réconfort. La journée, ou le mois, ou l’année est une ligne de téléphérique. Monter pour redescendre, descendre pour remonter. Un grand cercle en forme d’ovale ou de spirale écrasée comme un jeu de l’oie.
une valise, un mur, un peintre déçu
28 Mai 2008 § Poster un commentaire
Des dizaines d’années à s’engouffrer dans le silence pour se protéger des plaintes, du vide, d’une absence omniprésente, et d’une plaie mal guérie. Devenir physiquement (et définitivement) sourd à force de construction de ce mur autour de soi, tel un peintre déçu devenu aveugle. Confier la parole aux autres, les laisser parler pour deux, même s’il faut que ce soit de manière erronée. S’enfoncer dans la paresse du verbe entièrement cédé à l’étranger. Couper les liens, rendre le contact impossible, et pourtant, malgré tout, souhaiter son existence. C’est dire adieu bien avant la mort. C’est crier sans souffle, le ventre vide, c’est retrousser ses manches en baissant les bras.
Ouvrir sa porte, offrir sa maison à une mère qui ne vous entend plus et n’a jamais pu vous connaître.
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8 Mai 2008 § Poster un commentaire
Un appel monte du fleuve. (Kafka)
Mais c’est un fleuve de caoutchouc. Non, de pellicule plastique chiffonnée comme dans les animations des années soixante-dix, ou la tempête sur la mer en sacs poubelle noirs du Casanova. Faut-il y répondre ? Faut-il y boire ?
Dire oui au fleuve ce serait tout laisser derrière. Ce serait mettre fin au bruit d’ici. Ne plus entendre les sirènes du premier mercredi du mois. Ne plus jamais faire le portrait de la dame laide au lion, la vieille femme du Jardin des riches. Ne plus lire les frasques du nain. Oublier le masque. Oublier la poupée de Kokoschka. Répondre à l’appel ce serait se pencher au-dessus de l’immense flaque vert-marron, pour réaliser que rien ne s’y mire plus, à l’exception des carcasses de bâtiments oxydés. « Rejoins-nous au cimetière de bateaux ! » qu’ils disaient après l’école. On n’avait que de la ferraille et de la poussière de rouille pour tout environnement ludique. De vieux motards, Anges des Enfers, se cachaient peut-être dans les coins. Et c’était le comble de l’excitation : on disait qu’ils enlevaient parfois les enfants.
Répondre à l’appel ce serait constater que je n’y suis plus, m’égarer dans mon absence. Retrouver gaiement les traces d’un rien qui s’éternisait, qui traînait en longueur. L’été était synonyme de mois qui refusent de passer, d’immobilisme, de suspension forcée de l’illusion qu’on avance, suspension de ce qui nous tient éveillé : la possibilité d’une fuite. L’été : le contraire d’une échappée. L’absence de livres. L’humidité, le travail crasse et suffocant, l’oubli forcé des alternatives, la rencontre d’ignorants gueulards impossible à éviter, l’omniprésence d’une femme mise en échec par un secret, les amitiés inaccessibles.
Un appel monte du fleuve. L’appel des origines. Pour cette fois ce sera la sourde oreille.
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5 Mai 2008 § Poster un commentaire
La petite véranda posée à plat dans le soleil, le barrage fait entendre un bruit paisible et continu. (Kafka)
Non loin d’un piano à l’abri, assis sur une chaise en osier couverte d’un tissu chaud à carreaux, un thé entre les mains, à moins que ce ne soit un chapelet (je ne vois pas très bien, je suis ordinaire donc myope), un poète parlerait de lumière, d’arbres, d’âpreté et d’eau. Il parlerait de l’amour en fuite, de la mort qui vient, de la fin des corps, des blessures, de la guerre et des oiseaux. Il grimperait sur le toit pour se rapprocher du ciel, se perdrait en descriptions de nuages et de pluies. Et le style. Le style des pluies. Il parlerait de copeaux de bois, de meurtrissures, de commissure des lèvres, de peintres, de souches, de mousse, de lichen (comestible, on l’espère). Pas une seule fois il n’utiliserait le mot « pierre », le « silence », ou le « je » à proscrire (on l’a appris à l’école), mais plusieurs fois le corbeau, l’ocre, une ou deux fois Vermeer, la neige, et le hibou. Plusieurs fois les couleurs. Plusieurs fois le ciel. L’envol. L’enfance. La rivière. La mort. Le corps en miettes de temps. Il évoquerait les barbelés, les pelures d’orange, la peau qui se fend, le ruisseau gelé, le rocking chair, et terminerait sur l’enfant à venir.
Je voudrais lui répondre saleté, puanteur, égouts, passoire à spaghetti, fer à étamer, torchis, palan pneumatique (ou électrique je ne sais plus, je suis myope donc je n’ai pas de mémoire), poisson blanc non comestible, blé d’inde à vache, essence, misère de pauvre (ou simplicité involontaire), gaspillage, ratage, verrues de crapaud, ordinaire, ordinaire, compliqué, compliqué, nervosité, doute, nommé simplement, nom commun, village laid, pigeons estropiés dans une capitale imbécile et tape à l’oeil, inexact, rocailleux (le contraire de lisse : rugueux, crépu, inégal, pousse mais pas égal), traître. Orgueil. Un peu de mensonge, que diable, et de vêtements non assortis.
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4 Mai 2008 § Poster un commentaire
“Ne voulez-vous pas vous joindre à nous ?” Une personne de ma connaissance me posa, il y a quelques jours, cette question, en tombant sur moi, comme j’étais assis seul à minuit passé dans un café déjà presque vide. “Non”, lui dis-je. (Kafka)
Non, non, non. Le mot résonnait doucement, je l’entends encore, je me sens le prononcer. Ah le régal du mot.
« Non, je préfère discuter tranquillement avec ce petit fil blanc, vous le voyez ? » en pointant, un peu ivre, ce qui sautait aux yeux sur ma veste gris foncé, un fil de coton je crois, légèrement enroulé sur lui-même. Pourtant, cette personne ne me déplaisait pas, non. Et l’entourage que je lui devinais, de loin et de ma myopie, non plus. Mais voilà, j’étais assis seul, je voulais demeurer assis seul, boire un verre de plus, seul. À minuit passé. Il y avait cette nuit-là quelque chose de poussiéreux dans l’air. La fumée des cigares, les tables encombrées de pichets vides et de cendriers, les costumes sombres sous cette brume un peu sale et parfumée d’eau de cologne bon marché. J’aimais voir la porte s’ouvrir sur un nouveau personnage. J’aimais la prudence qui venait naturellement avec le geste de pénétrer le lieu, petite salle déjà chargée d’une ambiance. Unique à chaque soir, dépendante d’humeurs, d’allées et venues infiniment variables, elle ne reviendrait jamais exactement de cette manière. Je le savais et je savourais. Parce que ce soir-là, il y avait bel et bien quelque chose de poussiéreux. Il y avait un parfum d’hiver et pourtant nous étions en octobre. Dans la salle encombrée de tables en bois épais, sans fenêtre, les rires étaient feutrés, pourtant clairs. Personne n’avait encore touché au piano sauf pour y poser son verre. De la cendre tombait parfois sur les touches. Alors l’homme au service laissait quelques minutes ses tireuses à bière pour venir refermer le couvercle. Il en profitait pour faire une ronde, s’assurer que tous avaient de quoi boire, en se caressant le menton. Ce soir-là il m’a fait un clin d’œil entendu. Il notait lui aussi : le feutre, la poussière, avant de retourner au comptoir astiquer les pompes et les pintes. La porte s’ouvrait sur un prochain personnage. Puis je répondais à cet homme de ma connaissance : « Non, je vous remercie, je préfère regarder. »
that's my steak, liberty
30 avril 2008 § Poster un commentaire
Une petite nostalgie de l’Amérique ? Se faire une soirée western et spaghetti à la tomate… Aller voir dans la vieille salle de 90 places de l’Action de la rue Christine, calée dans un gros siège en velour bleu, The Man Who Shot Liberty Valance en version originale sous-titrée… (Ce n’est pas dans mes habitudes, mais je ne peux pas résister, je glisse un lien vers cette scène formidable où John Wayne, les pouces glissés derrière sa ceinture, prononce la célèbre réplique : « That’s my steak, Valance… » . Et puis quel coup du pied ! En voyant les méchants apparaître au début du film vêtus d’un manteau blanc, leur première manoeuvre : une attaque de diligence en bonne et due forme en pleine nuit, je savais que ça me plairait. )
adam, ève, et les géraniums
23 avril 2008 § Poster un commentaire
Devant moi toujours tous ces balcons, toutes ces fenêtres, comme une série de petits théâtres disposés les uns par-dessus les autres. À l’intérieur, des cheminées de style haussmannien et des scènes qui ne ressemblent en rien à ce que j’ai connu d’où je viens. Avant-hier soir pour la première fois je voyais un lustre s’allumer dans une pièce habituellement toujours sombre, qui appartient à l’appartement d’un couple très âgé que j’entrevois souvent, surtout le matin. La coiffure de la dame est toujours impeccablement blonde et étudiée, le vieil homme lit tous les soirs assis sur le bout du siège de son fauteuil sans jamais appuyer son dos. Avant-hier soir, donc, vers 21 h le lustre était allumé, un homme « dînait » chez eux, sans doute leur fils, que j’imagine unique. Ils maniaient leurs ustensiles (ici on dit couverts) comme des riches. À côté, un couple de professionnels et leur bébé. L’homme rentre toujours vers 20 h le soir, il n’assiste jamais au coucher de l’enfant que je vois parfois trottiner vers 18 h. Le petit est haut comme trois pommes et s’amuse à tirer le rideau. Plus haut des nouveaux venus. Je ne connais pas encore leurs habitudes. Plus bas une immense télé darde ses rayons tous les soirs, systématiquement. On ne voit pas qui la regarde. Côté court, un homme et une femme qui négligent leurs géraniums, et qui font parfois la cuisine en costumes d’Adam et d’Ève. On dirait d’anciens soixante-huitards. Une grosse pie voyage régulièrement de notre façade à la leur, à la recherche de ce qui brille.
Tous, nous nous faisons face, mais nous ne nous observons jamais. Une forme de politesse que je n’ai jamais connue non plus, attribuable sans doute à la forte densité de population. Ils savent que je les vois (mon bureau fait face à la fenêtre), je sais qu’ils peuvent voir la petite pomme de mon ordinateur scintiller le soir. Mais jamais ils n’appuient le regard, et j’évite aussi de le faire malgré ma curiosité. C’est la loi de la survie dans une telle proximité. Et la loi d’une culture qui se veut distinguée. Pourtant : toutes ces sautes d’humeur et impolitesses, tous les jours, sur les trottoirs et les quatorze lignes de métro ! Ces mégots de cigarettes et ces bouts de baguette qui jonchent le sol ! La pensée individualiste, les forteresses hiérarchiques, le sexisme en force, la déresponsabilisation… De toute façon, qu’ils se disent, les hommes de couleur font tous les jours le ménage, armés de balais de plastique ou au volant de leurs motocrottes (elles n’existent plus, je sais – de petits bolides verts à la place), en attente de papiers régularisés. Tout le sale boulot que les citoyens ne font pas.
le quotidien
18 avril 2008 § 2 Commentaires
Hier en route pour la bibliothèque du Trocadéro, à la station je craquais pour un rocher Suchard, un Rocher Noir. Le vendeur de journaux répétait :
« La Tour Eiffel, oui, c’est par là. » « L’aquarium ? non, vous prenez à gauche, la sortie… » « Le Monde ? Non, pas imprimé aujourd’hui, en grève. »
Un couple de Québécois : « En grève ? Ah ben c’pâ che’ nous qu’on pourrait voir çâ ! » Et le vendeur de journaux de me dire : « La Tour Eiffel, l’Aquarium… »
Moi, l’interrompant : « C’est l’histoire de votre vie ? »
Le vendeur tout souriant : « Oui, mais c’est rien, en fait ça me plaît bien ! Avec ceci, mademoiselle? C’est tout? Alors un euro dix pour le Rocher, s’il vous plaît ! »
Rocher Suchard en poche à déguster sur la ligne 6 au retour, dans un long couloir vers la sortie pour le cimetière de Passy, un homme jouait du Joe Dassin. Quelques centimes dans sa casquette. Une flaque de pisse devant lui.
zen plastique
17 avril 2008 § Poster un commentaire
Je ne suis pas une héroïne de l’exil.
Passage dans le Vercors il y a une dizaine de jours. Pour la première fois je visitais Grenoble après un peu d’air pur à la montagne. Quelques heures seulement et j’ai eu cette impression rare : le sentiment d’être à la maison, d’être au cœur de quelque chose mais près de moi, de respirer enfin. Au moment de prendre le train, de quitter l’endroit pour rentrer à Paris, pour rentrer chez moi, presque une panique. Des larmes me montaient aux yeux inexplicablement, sans qu’aucun incident n’ait eu lieu. Je n’ai pas compris ce qui se passait.
Depuis lorsqu’un sentiment d’étouffement parisien revient, et cela arrive assez souvent, je repense à cette ville et le calme s’installe. Je grignote les noix fraîches achetées là-bas en y repensant, je les cuisine à toutes les sauces. Je revois les rues aboutissant toutes ou presque à des montagnes géantes au sommet enneigé, des montagnes comme je n’en ai jamais vues, qui rappellent à tout moment le plus grand que soi *. J’entends le tramway glisser silencieusement au milieu des rues et des gens à la démarche tranquille, j’avale en pensées à nouveau le thé dans un café aux plafonds très hauts où des étudiants travaillaient sur de belles tables aux bords arrondis par l’usure. Le temps s’est arrêté à Grenoble. Une sorte de suspension dont j’ai peine à me détacher depuis. Une ville enclavée, et on dirait protégée, mais qui respire. Une ville à taille humaine. Un peu proprette, mais malgré tout usée.
Paris, à côté, a le charme de la saleté et de la richesse, du foisonnement à l’infini et de l’impatience. Il faut y entrer comme on entrait, petit, dans la rotation de la corde à sauter. Et après se laisser prendre au mouvement. Puis chercher sa respiration.
* La formule de ce « plus grand » a beau être kitsch et d’un zen de plastique, elle me rassure.
