approcher

24 mars 2016 § 3 Commentaires

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« Et c’est en somme une façon comme une autre de résoudre le problème de l’existence, qu’approcher suffisamment les choses et les personnes qui nous ont paru de loin belles et mystérieuses, pour nous rendre compte qu’elles sont sans mystère et sans beauté ; c’est une des hygiènes entre lesquelles on peut opter, une hygiène qui n’est peut-être pas très recommandable, mais elle nous donne un certain calme pour passer la vie, et aussi – comme elle permet de ne rien regretter, en nous persuadant que nous avons atteint le meilleur, et que le meilleur n’était pas grand’chose – pour nous résigner à la mort. »

Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs

fixer l’invisible

1 septembre 2015 § Poster un commentaire

 

« Je dis que le métier de poupée est sans doute le plus ancien métier du monde et cela nous ramène irrésistiblement vers l’histoire et les hommes. Poppée, mère éponyme des « poupées » et dont j’imagine assez bien qu’elle se devait d’avoir une taille de cristal, doit sourire d’être le point de centration de tant de divagations dont très peu la concernent. Il n’empêche : elle est le lieu focal du rêve, que celui-ci la précède ou la suive. (…) Les poupées sont ainsi faites qu’elles mettent – si du moins nous les réduisons à leur seule dimension humaine – bien du sang dans les vérités des hommes et bien du sens dans leurs légendes. Si l’on consent à se satisfaire d’une seul exemple, ce serait celui de la sublime Troyenne d’adoption, prise elle aussi au fil des mythologies, dans les tours et détours de bien d’autres, énigmatiques, de ses sœurs. Toutes ces Hélènes, je les vois pourtant comme des proies faciles et fraîches. Elles ne sont, sur l’écran de la mémoire et comme au cinéma, que les grands et purs modèles de tant d’aimées saisies par les incertitudes de l’être, lequel est, au niveau où nous nous situons, ce qui n’est pas. Toutes celles-là dont je parle n’ont donc pas de rapport avec l’Absolu si même il advient qu’il se ressource en elles pour réactiver en nous sa nostalgie. Mais, et quoi qu’il en semble, leur destin est finalement comme si elles étaient privées de destin. C’est la poésie, et elle seule, qui les sauve. Elle seule qui les fait venir à nous, sorties du terrible anonymat de l’Histoire, qui n’est tout compte fait qu’un annuaire. Elle seule qui leur donne un reflet tremblant et changeant comme celui du feu brutal d’une cheminée mettant son rougeoiement dans leurs cheveux ou sur la chair savoureuse de leur cou. Ô magnifiées ! comment sans vous l’on pourrait vivre, mais aussi bien comment, avec vous, ne pas consentir à mourir ? Il n’est de relation d’incorruptibilité qu’avec l’Absolu qui, lui, se regarde dans les yeux. C’est pourquoi la plus significative des poupées, quand elle ne ferme pas pour dormir ses yeux de splendide matière, fixe avec tant de détermination l’invisible. »

Salah Stétié, Mystère et mélancolie de la poupée, Fata Morgana, 2009

 

 

la tête dans les nues

21 avril 2015 § Poster un commentaire

« Grimm m’a dit plusieurs fois que j’avais été fait pour un autre monde. Je ne sais si cela est vrai, mais ce qu’il y a de certain, c’est qu’il y a bientôt cinquante ans que je suis étranger dans celui-ci, que je vis d’une vie imitative qui n’est pas la mienne, que je me plie sans cesse à l’allure des autres, et que je suis comme un chien qu’on apprend à marcher sur deux pattes. De là une démarche tantôt originale et tantôt gauche. Ce qui s’échappe de moi, ne vaut jamais ce qui s’y passe. Je ne parle bien qu’avec moi, ou avec les autres quand je n’y pense pas. Plus j’écris vite, mieux j’écris. Quand il m’arrive d’avoir de l’esprit, j’en ai beaucoup. J’ignore encore ce que je puis faire. Les grandes actions et les belles choses m’affectent de la manière la plus violente et la plus durable. Si je n’y prends garde, je suis tout prêt à me les approprier. La tête dans les nues, j’aperçois une paille à terre. Ce que j’ai une fois admiré, je l’admire toujours. Je fais peu de cas de ce qui ne saurait répondre à mon cœur. C’est pourquoi j’aime mon semblable de préférence à tout. Faites, si vous pouvez, que ce morceau de marbre jouisse de ma surprise et je ne m’en séparerai jamais. C’est pourquoi deux yeux tendres m’offrent un plus beau spectacle que l’univers.»

Diderot (1763)

jouer sur le rouge

17 février 2015 § 1 commentaire

 

C’était un soir, vers cinq heures, un samedi: tout à coup, c’en est fait, chaque chose baigne dans une autre lumière et pourtant il fait encore assez froid, on ne pourrait dire ce qui vient de se passer. Toujours est-il que le tour des pensées ne saurait rester le même; elles suivent à la déroute une préoccupation impérieuse. On vient d’ouvrir le couvercle de la boîte. Je ne suis plus mon maître tellement j’éprouve ma liberté. Il est inutile de rien entreprendre. Je ne mènerai plus rien au-delà de son amorce tant qu’il fera ce temps de paradis. Je suis le ludion de mes sens et du hasard. Je suis comme un joueur assis à la roulette, ne venez pas lui parler de placer son argent dans les pétroles, il vous rirait au nez. Je suis à la roulette de mon corps et je joue sur le rouge.

(…)

Une mythologie se noue et se dénoue. C’est une science vivante qui s’engendre et se fait suicide. M’appartient-il encore, j’ai déjà vingt-six ans, de participer à ce miracle? Aurai-je longtemps le sentiment du merveilleux quotidien? Je le vois qui se perd dans chaque homme qui avance dans sa propre vie comme dans un chemin de mieux en mieux pavé, qui avance dans l’habitude du monde avec une aisance croissante, qui se défait progressivement du goût et de la perception de l’insolite. C’est ce que désespérément je ne pourrai jamais savoir.

extrait de Préface à une mythologie moderne in Le paysan de Paris, Aragon, 1924

sans visage

25 juin 2014 § Poster un commentaire

 

Dans le flou de leur souffrance rarement énoncée, mon mari et mon pays se rejoignaient. Leur honte d’avoir grandi sans visage – de ne plus s’en souvenir – n’avait d’égale que leur gentillesse. Plus ils perdaient leurs traits, plus ils se montraient gentils avec leurs camarades, obéissants avec leurs maîtres, serviles avec leurs voisins. À force de chercher l’aval d’un plus fort, plus grand, plus mère, plus père, plus protecteur, le Liban se revêtit peu à peu du réflexe affectif du colonisé qui s’attache à sa propre négation.

Hyam Yared, La Malédiction (éd. des Équateurs, 2012)

 

 

fléau

23 juin 2014 § Poster un commentaire

 

Le plus beau fléau garde les jambes ouvertes, les
doigts écartés, les cheveux préhensiles comme des
bêtes courtes cherchant du nez, trouvant du nez. Le
plus beau fléau frappe où je sais, sans écarter la
plèvre et la peau, soulever le masque, le méchant
loup, le hurleur épluché, l’herbe, sans découvrir le
soleil, vieux battu mais pointu.

Un Attila. Vomiques (1973), Eugène Savitzkaya

 

 

pas ici

5 juin 2014 § Poster un commentaire

 

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et ce que je veux te dire, ce n’est pas ici que je pourrais te le dire, il faut que l’on trouve l’herbe où l’on pourra se coucher, avec un ciel tout entier au-dessus de nos têtes, et l’ombre des arbres, ou alors une chambre où on aura notre temps

Bernard-Marie Koltès, La nuit juste avant les forêts

 

 

Où suis-je ?

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