bleus

15 juin 2008 § 2 Commentaires

J’ai souvenir d’une piscine. J’étais petite. C’était ailleurs qu’à la maison puisque nos parents étaient trop pauvres (ou trop malheureux).

Le jeu était de faire des culbutes au fond de l’eau, le plus grand nombre possible en un souffle. J’en étais à la septième culbute de suite, je gagnais le concours, mais j’étais devenue à mon insu si étourdie que, flottant sur le côté, je n’arrivais plus du tout à distinguer le bleu du ciel du bleu du fond de la piscine. Autrement dit, mon corps ne distinguait plus le haut du bas (qui étaient devenus la gauche et la droite), aussi j’étais prisonnière de cet état et je n’avais plus d’air. Jusqu’à ce qu’une main me sorte de là, une cousine qui se doutait de quelque chose.

Je me demande s’il ne m’arrive pas encore parfois d’hésiter entre le bleu du ciel et le bleu du gouffre.

sans trace

16 janvier 2008 § Poster un commentaire

Tard ce soir-là (il y a deux ou trois ans) j’ai marché très longtemps pour rentrer chez moi, j’ai marché sous la neige et fait une sorte de pèlerinage : un long détour dans la tempête et dans la nuit pour passer devant mon ancien appartement, celui qui donnait sur une petite ruelle et que j’ai dû quitter précipitamment pour des raisons bizarres (un fou avait défoncé la vitre de ma porte d’entrée à coups de boîte à fleurs à 3 h du matin, fleurs – verre cassé – terre noire répandus partout sur le plancher de la cuisine, mais personne, je n’avais vu personne, restée cachée derrière la porte de ma chambre à attendre de me faire attaquer, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus un bruit sinon celui du vent s’engouffrant par la vitre brisée : quelqu’un, un homme manifestement sous l’emprise d’une grande colère, s’en était pris à mon minuscule territoire !, c’était si peu mais tout ce que j’avais, et je ne pouvais pas donner un visage à cet homme, alors plus jamais je ne me suis sentie chez moi, et j’ai quitté les lieux après m’être acharnée un mois durant à tenter de me réapproprier ces quelques mètres carrés). Tard ce soir-là, disais-je, suis restée quelques minutes à réfléchir sans bruit devant la porte de l’endroit que j’avais dû fuir un an ou deux auparavant. Devant moi des traces de chat dans la neige. On abandonne tant de lieux, d’endroits auxquels on s’identifiait, auxquels on donnait une couleur, qui portaient nos empreintes, puis il n’en reste étrangement presque plus rien après seulement quelques mois d’abandon. J’ai revu aussi cette nuit-là les petits marchés où j’allais, les boutiques. Et c’était la même impression.

Je suis fascinée par les traces qu’on ne laisse pas, qu’on porte seulement en nous, en secret. Il y en a beaucoup. J’ai beaucoup, beaucoup de souvenirs. Il me semble que c’était comme ça déjà quand j’étais toute petite, alors que je ne vivais rien en apparence, et que tout n’était qu’observation (d’ailleurs est-ce vraiment différent aujourd’hui où j’ai le sentiment de vivre des choses ? je prends toujours autant de plaisir et de temps à observer). Des tas de souvenirs, toute petite. Je les conservais soigneusement pour pouvoir les manipuler en secret à mon goût, un peu comme si c’était modelage d’argile.

{lieux habités et désertés sur 4 villes et 17 rues, 16 déménagements, entre 1995 et 2007, mais peu importe}

un green quasi gris

13 janvier 2008 § 3 Commentaires

J’essaie de me souvenir : le plaisir ressenti au jeu de se perdre. Toute petite, avec une amie (elles étaient rares, on ne pouvait pas trop choisir), on traversait le petit bois, puis, l’agaçante obligation de traverser un terrain de golf qui nous paraissait immense pour atteindre la vraie forêt « à Rita Beauchemin ». Me prenait l’idée, cette fois, de nous perdre sur le terrain de golf avant de rejoindre la forêt épaisse. Le jeu : faire semblant d’être égarées dans un désert. Avec très peu de vivres. Quelques biscuits goglu et de la limonade rose, tristes gourmandises de pauvres, et mal assorties. Il n’y avait personne. On y croyait vraiment, on pleurait presque, on gémissait entre deux rires, allongées sur un green rendu gris par l’hiver récent. Et le jeu d’éclater à l’arrivée d’un idiot de fils du propriétaire. Beau lui dire avec conviction que nous étions perdues, il nous demandait de ne pas abîmer le terrain et de quitter les lieux. Magie rompue.

Plus tard, comme tout le monde sans doute, j’allais connaître non plus le jeu, mais la souffrance (est-ce exagéré ? je ne pense pas) de l’égarement. La première fois, la douleur d’être perdue dans l’autre, fille ou femme ou homme, la conscience de ne tenir qu’à un fil, et de ne pas avoir de mère. Un peu plus tard, le sentiment de perdre la tête. Puis, tête retrouvée à force de travail et d’acharnement un peu au hasard, c’est au tour du passé et de l’identité. Les perdre pour les refondre : nouvel alliage, nouvelle volonté peut-être. Et le caractère, lui, tenant toujours. Le caractère est peut-être une main de marionnettiste. La main tient tous les fils et m’articule. Sans elle : un tas de chiffon, plus de mots et puis plus rien.

(À Mo K)

crrk

26 juin 2007 § 4 Commentaires


Dans les trous d’aile des petits avions amphibis de R*** nichaient les étourneaux sansonnets. Je les voyais aller et venir, surtout depuis sa disparition. J’aimais bien passer dessous ces carcasses abandonnées, dans les herbes hautes, piquantes. Marcher sous les ailes en craignant les nids d’abeilles.

L’hiver, raquettes aux pieds, ramasser des gerbes séchées. Bouquets gris de fleurs ou de céréales figées, mortes dans l’étonnement. Espérer voir coyote et lièvre ne trouver que traces. Bruit du vent qui traverse la tuque, des cristaux qui tombent, crrk, sur le manteau, et pincent le visage.

Marcher contre. Vers le bois.

Pépins de pomme

22 juin 2007 § 3 Commentaires


Je remédiais à l’immobilisme qui me tuait en déplaçant régulièrement les meubles de ma chambre. Il me semblait alors donner naissance à toutes les possibilités. Je me souviens de l’excitation au réveil : être surprise de se trouver dans cet angle de la pièce, nouveau, jamais tenté avant. Avec les rêves d’ailleurs et les livres, ça suffisait, puisque j’étais petite.

J’imaginais une valise. Tout observer, tout consigner dans un carnet de notes. Et je jouais à me perdre tandis que ma mère se berçait en priant, en silence, sans énergie. J’imaginais l’explosion de cette famille nuclaire. J’ignorais que j’en étais le noyau, pépin de pomme, et qu’un jour en me déplaçant dans le mouvement perpétuel dont je rêvais, je provoquerais justement l’éclatement final.

L’explosion dépassa toutes mes attentes, tout comme le tourbillon incessant au centre duquel je me trouvai par la suite, que je ne veux pas quitter.

Trèfles à trois feuilles

18 juin 2007 § 1 commentaire


Il fallait enlever les jeunes pousses sur le tronc des norway maples et des frênes, pour en faire des arbres forts qui iraient bien droit vers le haut. Il fallait prévoir ce qui ne se voyait pas.

J’aimais courir en robe de nuit dans la rosée tombante. J’aimais savoir ce qu’elle annonçait. J’ai appris à regarder le ciel au couchant pour connaître le temps du lendemain. J’ai préparé des châteaux forts pour insectes qui n’ont pas apprécié malgré le sucre. J’ai voulu rejoindre les grenouilles du ruisseau Rimbeault, chasser les Riendeau et les frères Papillon, fils de voleur. J’ai voulu voir le mangeur de canards, aussi gros qu’un loup, grand duc de la nuit : j’ai été déçue. J’ai nourri les colverts et leurs femelles de restes de maïs en épis, le soir, à la brunante. J’ai nourri les lièvres de R***, et son mouton qu’on a tué plus tard et fait griller. J’ai vu ce même R*** assommer ses mauvaises poules sur le mur de la grange.

J’ai marché longuement dans la poudrerie sur la rivière glacée, puis ce fut celle des trottoirs de la capitale, puis encore de la métropole, en portant les courses d’une maisonnée improbable. J’ai beaucoup avalé de nouveautés.

Maintenant j’arpente les souterrains d’un autre monde. Il n’y a plus l’odeur de trèfles mais celle des marronniers en fleurs ou de l’urine des fêtards. Les maîtres Robillard ou Kosulja dorment sur des bancs publics et cachent leur dernier litre de rouge.

Prunes bleues

15 juin 2007 § 4 Commentaires


Je me souviens des prunes bleues succulentes. Elles se faisaient de plus en plus rares, d’année en année. Le feuillage se clairsemait d’été en été, se tachetait davantage. Il fallut un jour abattre l’arbre. Il était atteint d’une maladie inconnue. Je me souviens du bois foncé qui brûlait un soir, et du vide alors créé dans le verger qui était déjà pauvre. Une absence, et je pouvais poser le pied sur le tronc tranché légèrement enfoncé dans le sol, une sorte de souche cachée, un curieux creux, solide. C’était ce qui restait de l’arbre.

Je pouvais me souvenir. Les prunes bleues devenaient noires quand je les frottais sur ma petite veste. Et leur chair était presque rouge. Jamais je n’ai goûté les mêmes par la suite. J’ai dansé sur un pied, quelques années, sur le reste de l’arbre enfoncé dans l’herbe. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus trace de lui, qu’il ait été avalé par la terre.

J’ai en mémoire son écorce noire et luisante, tachetée de champignons friands de mort, qui brûlait lentement. Il avait fallu penser au prunier sauvage, au pommier nain, et aux pommes d’hiver, au mélèze qui les abritait tous de sa hauteur, au noyer le plus lent du monde : verger minuscule qui suffisait à faire danser, même en portant un creux.

Misères

12 juin 2007 § 1 commentaire


J’ai trempé mes mains dans de l’huile sombre, puante, et les ai égratignées à la laine d’acier. Écrasé des centaines de nids de fourmis sans savoir. J’ai couru jusqu’au bois, à la noireté. Puis sans *** sur les trottoirs chics.

J’ai astiqué les livres, les ai emballés au cellophane, caressés, lus, déballés, reçus, retournés, détestés, ignorés, dévorés, envoyés. Résumés. Critiqués. Pour des dames ou des messieurs. Pour trois fois rien. Pour des misères.

J’ai éternué avec grâce.
J’ai hébergé une fois mademoiselle Lili. J’ai dû faire adopter Nana. J’ai fait pousser des herbes hautes. Quatorze fois j’ai cherché ma maison. J’ai pleuré dans les institutions financières et les couloirs souterrains du savoir. J’ai fait mourir nombre d’espoirs dans la métropole. Il a fait très chaud, et très froid. Il a fait bon au coin du feu.

Je n’ai pas appris la deuxième langue.

Je traverse l’Atlantique à la nage. Non. À la petite cuillère.

Je cherche une forêt. Une raison.

Où suis-je ?

Catégorie réminiscence sur notes obliques.