échappée
28 Mai 2013 § 1 commentaire
ta main réfléchit mieux que toi
oublie jamais ça
une barque dérive mieux
libérée de son poids, détachée,
échappée des regards fous-fuyants
désertée du cadre
et pas bien assortie
au ciel blanc
tu fais comme ça, une fois ton arbre trouvé
tu le saisis bien, regarde : ras du sol, tu tires
secoues pour bien faire tomber la terre, que ce soit léger,
tu le prends, le javelot, tu le lances au plus loin de toi
et toute ta vie tu cherches
doucement
où il a pu tomber
journal romain (5)
28 mars 2013 § Poster un commentaire
Une pile de cartes postales jamais envoyées : Goethe en culottes, de dos, penché à la fenêtre de sa chambre romaine, le regard d’Innocent X par Velazquez, le buste du même pape sculpté par le Bernin, marbre devenu dentelle, le Colisée vu de haut et la fontaine de Trévi, pour le cliché, et deux autres cartes achetées à l’église San Giacomo Maggiore, Bologne : une vierge de la Consolation au regard en coin presque coquin, l’extrait d’une fresque représentant le procès de Sainte Cécile. Le métro gratuit le matin de l’entrée en fonction du pape Francesco. Dernier regard jeté sur la via Pinerolo, violoncelle sur le dos, le soleil darde ses rayons de fin d’après-midi sur les façades d’immeubles récents pas très beaux, mais d’une chaude couleur ocre qui me manquera. Le caissier d’un restaurant accepte de bon cœur de me donner le secret des tonnarelli al radicchio, et griffonne au stylo l’essentiel de la recette sur un bout de papier (radicchio – pomodoro – vino rosso – mantecato in padella – con parmigiano). J’avais pourtant décelé un goût de piment pili-pili. Assises dans le silence de la salle du Teatro Valle occupé, avant une réunion à laquelle aucune de nous deux n’est conviée : un gars dispose des chaises sur la scène, et j’apprends plus tard que la nuit, des gens dorment dans les loges, et que suivant un règlement strict, ils doivent quitter à une heure précise le matin, et laisser les lieux impeccables.
finir dans ta terre
19 février 2013 § Poster un commentaire
le pays perdu s’épaissit en couches superposées avec les années de telle sorte qu’on l’aperçoit lentement qui pointe au-dessus du mur et qu’à force je pourrai le saisir et le tirer à moi et lui parler bien en face mais pour rien, avant d’enfoncer la tête dans son ventre / me lover dans ton ventre qui tremble ou dans ta terre pour finir, c’est ça l’idée
métamorphoses
14 février 2013 § Poster un commentaire
Quelques mois ont suffi pour transformer le quartier. Le sans-abri toujours pieds nus qu’on appelle Al Dente s’est fait une copine et n’a plus de chien. Il hurle moins souvent, on dirait que l’amour l’apaise. L’offre spéciale du midi de la boulangerie qui fait l’angle, très alléchante, a lentement affaibli l’autre boulangerie, rue Jeanne D’Arc : c’est à peine s’il y a la queue le dimanche, alors qu’avant elle allait jusqu’au Primeur. Parce qu’il est curieusement détrempé, le sucre glace saupoudré sur leurs framboisiers individuels, au lieu de servir de camouflage, révèle aux clients que les fruits étaient surgelés. Pour des raisons qu’on ignore, en un an, le comptoir à bagels n’a jamais séduit les étudiants du quartier ; il a été remplacé par un acheteur d’or, trente-huit euros le gramme. Le pizzaiolo cinquantenaire, lunettes au bout du nez, qui travaillait en écoutant la radio, jouissait d’un espace d’à peine deux mètres carrés et passait ses pizzas par une petite fenêtre à glissière : remplacé par un vendeur de crêpes. Au citron, si c’est du vrai citron j’ai demandé. L’homme m’a fait payer cinquante centimes de moins que le prix affiché. La nouvelle boucherie halal marche dix fois mieux qu’au début, comme quoi il fallait s’acharner un peu. Les voisins bruyants d’en-dessous ? partis, remplacés par un couple avec bébé naissant. Je l’ai su tout de suite en montant ma valise, quand j’ai constaté la disparition de leur affreux paillasson à poupées russes. Dans la cour arrière, il n’y a plus la voisine solitaire qui se faisait bronzer nue à sa fenêtre au moindre rayon de soleil, un livre à la main. Là où il y avait son lit, on voit une table à dîner et quatre chaises. Rien à voir avec l’atmosphère feutrée d’avant. Ils ont taillé les arbres de la cour, c’est violent, ils le font à chaque année, mais je ne m’inquiète plus quand j’aperçois leurs moignons décharnés, depuis le temps j’ai compris : dans un pays où les géraniums ne meurent pas l’hiver, les blessures se referment et les branches repoussent rapidement.
Roma infra-ordinario
7 janvier 2013 § Poster un commentaire
sans faire de bruit (suite) *
21 novembre 2012 § Poster un commentaire
Des aiguilles fichées dans le corps, calée dans un lit devenu hamac, dans le cabinet du vieux docteur Tran, pas très loin de Nation. Ce jour-là je n’ai pas de voisine, mais c’est pareil à chaque fois : après l’épinglage, avant de remonter la minuterie, il choisit avec soin parmi les vêtements que j’ai laissés en tas sur la chaise ceux qui sont les plus légers, pour ne pas gêner les aiguilles, et les dépose délicatement sur mon corps – un chemisier rose saumon pour le haut, une grande écharpe en coton fin, pas vraiment de saison, pour le bas. Il n’oublie jamais notre dernière conversation. Il me demande si je profite bien de Rome l’insaisissable. Il rigole moins, il cause tristesse, la faute au temps gris frisquet et de ses quatre-vingt-dix ans passés. Le docteur Tran est au bord de la mort, il le sent et ça se sent. Il tâte mon pouls et dit voilà, ça va mieux, ça y est. Au moment de se quitter il me serre la main et me fait : c’est peut-être la dernière fois qu’on se voit. Il ajoute : novembre est triste, novembre est triste.
* j’ai déjà parlé du Dr Tran dans le Bathyscaphe 7
journal romain (3)
12 novembre 2012 § 1 commentaire
J’ai vu Rome, enfin !, l’autre nuit, quand tout tanguait. Toute la soirée au petit bar communiste qui fait aussi caviste, Via Del Monte della Farina, chez Marco et Giancarlo, on avait pas mal exagéré, à deux filles, avec rien dans l’estomac pour éponger.
Si je ne me trompe pas, j’ai vu Rome pile au moment où tout valsait, sur le chemin du retour, quand j’ai voulu enjamber une chaîne en acier qui passait à dix centimètres du sol, et que je me suis affalée sur les pavés irréguliers, boum. J’ai mis deux jours à découvrir la preuve que je n’ai peut-être pas rêvé : une mystérieuse ecchymose de la grandeur d’une main à l’intérieur de la cuisse gauche, comme si j’avais pendant des heures chevauché la cité en amazone. J’ai vu la ville danser, je le jure, j’ai aperçu la nuit romaine choquer un peu ses touristes monolithiques et, avec du bon vin, faire se prolonger le rire des travailleurs. Pile au moment où tout basculait, ciel flou renversé, je l’ai vue gonfler ses poumons généreux et cambrer les reins pour expirer, secouer ses ruines, dire de sa voix rauque : j’existe.
l’estomac d’une baleine
18 octobre 2012 § Poster un commentaire
Ça secouait dans le bus, au départ de l’aéroport. À l’avant, des blancs, puis changement de couleur graduel, jusqu’aux plus foncés derrière, souvent confondus avec les plus pauvres, ceux qui n’avaient peut-être pas pu se payer le ticket Orly-Paris. J’essayais de me réveiller, de me remettre au français, de perdre le réflexe des autres langues à la pensée d’une future parole à prononcer. Tu étais là, à l’affût, avec ta tête blonde un peu slave qui dominait les autres, chevelure hirsute, nez bien affirmé. En partie caché par le bras d’un autre passager selon la secousse, et les barreaux des porte-bagages fixés en hauteur, par moment on ne voyait que tes yeux, qui cherchaient et semblaient dire : regarde-moi encore, je sais que tu m’as vu, je ne sais pas où aller, il fait froid, il fait noir et il pleut, dis-moi où tu dois descendre, je vais te suivre à la recherche d’un abri pour la nuit, je vais te convaincre de m’inviter chez toi, parce que j’ai nulle part où aller. Tout près, debout, deux jeunes hommes en complet cravate bon marché sans valises, début vingtaine, vous discutiez en vous donnant des airs importants de collègues et camouflant votre complicité. L’un encourageait l’autre un peu brutalement, mais oui t’as des chances, je te dis, ça va marcher, Roissy c’est vraiment mieux, qu’est-ce qu’elle t’a dit la dame, je t’ai dit elle a rien dit, ben c’est pas grave, elle va t’appeler, elle t’aurait pas gardé si longtemps à l’entretien pour rien, je te dis c’est encourageant, merde, on est où, on voit rien avec la pluie sur les vitres, tu descends où, je sais pas, il faut que je prenne le T3, ah ouais, je pourrais prendre le T3 avec toi, merde je suis pas sûr, c’est ici je crois, je descends, tu viens, non je vais continuer jusqu’à Denfert en fait, parce qu’après je peux prendre la 6 c’est mieux c’est plus rapide, salut, ouais, à demain. Au milieu de la conversation il y avait eu une pause, parce que tu étais debout aussi, quarantaine anonyme de dur travailleur aux yeux calmes, tu essayais de te tenir à la barre du plafond tout en empêchant ta petite fille de tomber, puis tu l’as assise sur un des porte-bagages en hauteur, un endroit plus sûr. Grosse fatigue du vol ou de la nuit, personne ne lui avait offert sa place. Mais c’était aussi bien, elle rigolait trop d’être installée dans le porte-valises, plus haute que tous les adultes autour, plus belle aussi. Elle arrivait même à toucher au tissu de l’accordéon, au plafond de velours gris. On était tous là, gaga, à lui sourire, elle tissait un lien entre nous. Et toi t’avais l’air si heureux d’être avec elle. Peut-être qu’elle arrivait seule d’Afrique du Nord et que tu attendais ce moment depuis longtemps. Ton sourire racontait ça, en tout cas. Secousses dans la nuit. Tous liés par une machine comme dans l’estomac d’une baleine. Je serais bien restée jusqu’à Denfert à vous observer mais il fallait que j’attrape le 62. C’est ce que je voulais vous dire.
casse-tête
18 septembre 2012 § Poster un commentaire
Plusieurs fois par jour j’évite la vieille trace, la tache d’un œuf qu’on a lancé du haut d’un immeuble sur le trottoir asphalté. Je remonte Lamarck jusqu’au métro, de nuit, en pensant aux premières fois d’il y a six ans, puis la tête qui tourne en descendant l’escalier profond, colimaçon. Ils sont six gars regroupés, l’esprit à la fête, à classer dans la catégorie “de passage”. L’accent québécois. Deux Français, probablement catégorie permanents ceux-là, se mettent à les imiter à la rigolade, sans malice, heureux de démontrer qu’ils maîtrisent l’usage du mot niaisage, de lancer qu’ils ont vécu à Montréal. Tout ce monde est aviné, les vapeurs d’alcool montent dans la rame. Avant d’arriver à Madeleine, peut-être vers Saint-Georges, un Italien s’engouffre et s’adresse à son ami par la fenêtre ouverte, resté de l’autre côté des voies. La voiture se met en branle après la sonnerie des portes, il termine par un salut fasciste, bras tendu par la fenêtre, et un claquement de chaussures qui laissent tout le monde pantois. Au moins dix secondes de silence avant la reprise.
Les langues se mêlent et les pièces s’assemblent pour former un drôle de puzzle aux contours imprécis. Un patchwork étrange dans lequel je m’enroule, étourdie, comme à poil dans une couette moletonnée après une cuite.
