journal romain (2)

4 juillet 2012 § Poster un commentaire

 

Par la fenêtre du train menant à Bracciano, on voit des champs de maïs bordés de lauriers en fleurs, roses ou blancs. Puis des voiliers sur le lac volcanique tout bleu, et de jeunes touristes portugaises en shorts et longilignes, et des chats couchés sur la pierre fraîche, sous les lierres et plantes grasses tombant des murs. Peu d’ouvertures dans les vieilles maisons de pierre, pour empêcher la chaleur de pénétrer, et ça fait sombre à l’intérieur. Au lieu de fermetures opaques, j’ai vu de longs rideaux légers aux portes, donnant directement sur le trottoir, à travers lesquelles des voix mystérieuses fusent à l’heure du spritz.

Sur la place, pour la finale de foot, un écran géant planté devant une douzaine de rangée de chaises déjà occupées. En attendant les images, du Queen hurle par les haut-parleurs. Des hommes de retour, chargés d’aller chercher des pizzas au coin de la rue, distribuent des parts à leurs femmes et enfants restés assis. Plus tard, le match de foot mal parti, sous les voûtes d’un petit resto, le vieil Umberto prépare la salade devant nos yeux, ajoutant de discrètes feuilles de basilic, un peu de vinaigre de vin blanc et d’huile d’olive, pour accompagner des gnocchis de semoule. Arrivé au dessert il coupe des parts du semifreddo maison déjà entamé de moitié, qu’il a apporté sur un chariot, avant de rejoindre Antonietta devant leur petit écran, à l’écart, près de la cheminée où ils mettent à griller du poisson.

Au retour les mines sont déconfites sur la ligne B, bondée. Une poignée d’Espagnols un peu gênés d’exprimer leur joie minoritaire, et des Italiens hésitant à garder leur haut de forme en peluche vert-blanc-rouge, cheminent dans les couloirs romains.

 

journal romain (1)

20 juin 2012 § Poster un commentaire

 

Rome sent bon. L’odeur des aromates et des tilleuls en fleurs y supplante celle de l’essence.

Des perruches se déplacent en vol groupé de pins parasols en pins parasols. On accepte sans broncher le prix de leur plumage arc-en-ciel : les cris stridents qu’ils poussent en cours de battement d’aile.

Des dames aux pieds nus abîmés, craquelés, sur l’asphalte fondant, vous couvrent de compliments en échange de quelques centimes. Elles vous voient de loin, bella, bella ragazza. Même en m’allégeant d’une pièce, je ressens la gêne d’être chaussée. Pourquoi moi, et pas elles?

Cadres déchus, mal assis sur des caissettes fragiles, des hommes à cravate offrent de vous lire les lignes de la main. Des touristes chinois viennent acheter en troupeaux ce que nous n’avons plus les moyens de produire. Des Sri Lankais sans doute, qui n’ont nul abri où dormir, nul endroit où pisser, se font vendeurs de parapluie quand il fait mauvais, d’ombrelles quand il fait chaud. Au soleil couchant, ils tentent les roses et le coup de la balle de caoutchouc visqueuse hornée d’un visage ; elle s’aplatit en émettant un hurlement triste lorsqu’on la lance avec violence sur le sol, avant de reprendre sa forme ronde initiale. Je les appelle balles de résilience. La résilience est en vogue, les dirigeants ont la bonne idée de la cultiver chez leurs dirigés.

Jamais on n’a vu autant de langues s’activer, encore tachées du vin de la veille. Le temps de lécher leur glace trois saveurs, les adultes grisonnants des beaux quartiers ont l’air de petits enfants, puis sitôt qu’ils ont fini reviennent à leur préoccupation première : ont-ils investi suffisamment dans une retraite.

Mais la ville sent bon, et l’eau de milliers de fontaines rafraîchit gratuitement tous les badauds.

* noté cette pensée sur un post-it en cours de trajet direction quartier San Giovanni : « La neuvième vie du chat est peuplée de fantômes et remplie du sentiment qu’il n’y aura pas d’autre chance. »

 

 

la faille

18 juin 2012 § Poster un commentaire

 

À gauche, la porte entrouverte, une brèche par laquelle fuit la lumière pour s’avancer vers le lit où je me trouve encore. À ma droite immédiate, en quatre planches de pin au verni mal appliqué, la table de chevet semblable à des milliers d’autres, à monter soi-même. De la jeune poussière mêlée à de l’ancienne, plusieurs fois déplacée, selon le livre qu’on regarde. Sur la tablette du dessous, ce qui rassure et rappelle de bons souvenirs : des livres amis n’exigeant rien d’autre qu’un regard en coin de temps en temps. Sur le dessus, ceux-là ne sont pas davantage exigeants (bien que). Il s’agit plutôt de réclamer d’eux quelque chose, tous les soirs ou toutes les nuits, qui donnerait rêvasserie à foison.

 

 

l’avenir à crédit, précarité forcée & hara-kiri

1 juin 2012 § Poster un commentaire

 

Ce qui se cache derrière l’endettement étudiant : l’avenir à crédit, précarité forcée & hara-kiri

{lettre ouverte publiée à l’invitation d’Yves Pagès à retrouver chez lui accompagnée d’une réflexion théorique à creuser}

Un important conflit fait rage au Québec, qui a pour origine une hausse de 75 % des frais de scolarité universitaire. On connaît par cœur le discours justifiant ce type de mesure, aux Amériques, en zone euro ou ailleurs: c’est la crise, l’heure est à l’austérité, plus tard, plus tard, la remise en question de notre modèle économique, car le temps presse, la dette des États maintient plusieurs pays au bord du gouffre, on suit à en perdre haleine les aléas du moral des marchés, plus insondable mais, probablement, aussi fragile que le moral des ménages. On a demandé aux États d’opérer le sauvetage des banques, et de ce fait, encore une fois on privatise les gains, on nationalise les pertes. Les budgets adoptés sous la contrainte d’autres États craintifs de voir l’économie sombrer, invoquant le principe de responsabilité, commandent aux citoyens de faire leur «juste part», de se serrer la ceinture, d’en faire un peu plus. Ainsi, période d’austérité oblige, en mars 2011, sous l’autorité d’un gouvernement soupçonné de corruption reconduit de justesse, le ministère des Finances du Québec déposait son budget : afin de régler la délicate question du financement universitaire, celui-ci prévoyait de hausser les frais de scolarité de 325$ par an pendant cinq ans, à partir de l’automne 2012.

À quelques mois de l’entrée en vigueur de ces mesures visant à renflouer les caisses universitaires, dit-on, sans pénaliser ceux qu’on appelle les contribuables, déjà trop sollicités en ces périodes de coupes budgétaires, voilà qu’une bonne partie de la jeunesse québécoise a refusé de payer une part qui ne lui paraît pas si juste. La majorité des étudiants ont voté en faveur d’une grève qui depuis plus de 100 jours paralyse le système d’éducation collégial et universitaire et monopolise l’espace public voué au débat, espace qu’on avait sans doute depuis trop longtemps laissé vacant.

Lorsqu’après 82 jours de grève, le gouvernement de Jean Charest a finalement accepté d’entamer un dialogue avec les leaders des associations étudiantes qu’il avait jusque-là choisi d’ignorer, il a présenté comme un important compromis la proposition suivante : pour que l’éducation demeure accessible à tous, nous allons élargir le régime de prêts aux étudiants issus de la classe moyenne, ce régime qui jusqu’ici était réservé aux classes moins aisées. Pour le formuler plus clairement, aux associations étudiantes qui, pour débattre et chercher des solutions, demandaient simplement un moratoire, Jean Charest a répondu : élargissons l’endettement. Naturellement, la proposition a été rejetée, et ce faux compromis a eu pour effet de renforcer le mouvement contre la hausse, symbolisé par le carré rouge.

On pourrait s’étendre à l’infini sur le discours qu’on a vu émerger de la droite québécoise et de ses ramifications dans les médias, les arguments de responsabilité invoqués, les demandes d’injonction visant à neutraliser le vote étudiant et à forcer le retour en classe sans tenir compte de la position des professeurs appuyant massivement les étudiants, la brutalité policière et les centaines d’arrestations abusives au nom d’un retour à la paix sociale, la loi 78 adoptée le 18 mai dernier, dite loi spéciale, visant à restreindre le droit de manifester et affaiblir le pouvoir des associations étudiantes, etc.

Ne l’oublions pas, en usant de tous ces stratagèmes, le gouvernement en place, en défenseur d’un système néolibéral déjà en perdition veut nous faire avaler principalement une chose : l’idée d’un endettement des jeunes considéré comme une juste contribution en cette période d’austérité pré-programmée. En des mots plus crus, quelque part au sommet, là où politique et économie sont depuis trop longtemps confondus, on tente de nous faire croire que les étudiants (ou plus largement les citoyens) ne sont rien d’autre qu’une colonne de chiffres dont on attend un rendement. Et c’est cette vision marchande de l’éducation, voire de tout un système, voire de l’humain, que les jeunes québécois questionnent et rejettent aujourd’hui, et depuis plus de 100 jours, avec tous ceux qui les appuient et qui, encore hier soir, faisaient résonner leurs casseroles sur les trottoirs.

Je suis née en 1976 dans un petit village de Montérégie — qu’on me pardonne cette parenthèse personnelle qui servira, je l’espère, à illustrer mon propos. Ma génération a goûté au régime de prêts étudiants et s’en est trouvée très affaiblie. Au Québec et au Canada, il est permis de faire faillite pour avoir trop joué à la loterie, mais la loi [*] interdit la faillite pour avoir trop longtemps étudié. J’ai terminé, ou plutôt j’ai cessé mes études en 1999 avec une dette de 19 000 dollars et une dépression en bonne partie causée par cette précarité. Ayant échelonné le remboursement de mon prêt sur vingt ans (mon salaire ne m’aura pas permis d’assurer ma survie autrement qu’en y allant de paiements de 180 dollars par mois), j’aurai au final, en 2019, remboursé à mon institution financière la rondelette somme de 39 000 dollars. Je vous laisse le soin de déterminer qui est le gagnant de ce système à colonne de chiffres que l’État défend aujourd’hui, au Québec, à coups de matraque et de loi spéciale, adoptée à la sauvette afin de calmer ce qu’ils appellent un caprice d’enfant-roi.

J’ai souvenir d’avoir perdu le goût des études et de la vie dans le contexte de l’endettement. J’ai souvenir d’avoir consulté un psychologue en milieu universitaire, gracieusement offert, et de l’avoir entendu dire : mon but mademoiselle est de vous rendre fonctionnelle à l’université. J’ai souvenir d’avoir cessé pendant quelques années de croire au modèle universitaire en regard de ces conditions. J’ai souvenir d’avoir envié ces habitants de pays où l’éducation est réellement accessible à tous et ne vous sera pas imposée en boulet au pied pendant douze ou vingt ans. J’ai souvenir d’avoir souscrit à une assurance-vie à la demande de mon père, assurance qui lui éviterait de contracter ma dette s’il me prenait l’envie trop forte de mourir. Car les pauvres gens ont de ces préoccupations prosaïques : mon père survivant à peine de son métier d’artisan, ma dette l’aurait certainement acculé à la faillite. Enfin, contrairement à ceux qui n’auront d’autre choix que d’y laisser leur peau en bons sacrifiés de l’austérité, c’est heureux et c’est une chance : j’ai souvenir d’avoir choisi de me faire autodidacte plutôt qu’hara-kiri.

Les défenseurs de la hausse des frais de scolarité au Québec, inspirés par les membres du gouvernement en place, utilisent souvent cet argument qui nous égare et évacue un débat pourtant plus que nécessaire : le Québec est la province canadienne, et l’endroit en Amérique du Nord où les frais universitaires demeurent les moins élevés. Étrangement, on met plus d’énergie à asséner ce simple fait qu’à nous expliquer pourquoi il faudrait perdre cet avantage et ériger en modèles ces contrées où le fossé entre riches et pauvres est encore plus profond que chez nous.

Car en tentant d’éveiller notre sens de la responsabilité (celle de la fameuse juste part), il est une chose primordiale qu’on veut nous faire oublier. Endetter une population, qui plus est la jeunesse, c’est la bâillonner, c’est lui enlever la voix et lui enlever le goût de la connaissance. Endetter la jeunesse, c’est lui faire perdre la mesure de ses capacités à vivre et à s’exprimer, c’est produire des milliers de femmes et d’hommes inaptes à devenir et à contester car trop occupés à rembourser. En plus d’alourdir le fardeau des jeunes, par l’endettement, le gouvernement actuel cherche à réduire toute une population au silence, tout comme les régimes d’austérité cherchent actuellement à nous faire payer à coups de suicide au travail les excès d’une poignée d’hommes occupés à construire une tour d’ivoire qui restera pour nous tous à jamais hors d’atteinte. En ces jours de retour aux négociations entre gouvernement et associations étudiantes, espérons que, ici comme ailleurs, le vent de la contestation sera plus fort que le bâillon. Merci à vous étudiants de nous réveiller et de nous redonner une voix !

Hélène Frédérick

[*] Au cours de la deuxième moitié des années 1990, les modifications apportées à la Loi sur la faillite et l’insolvabilité (LFI) ont enlevé aux emprunteurs la possibilité d’acquitter leurs dettes d’études en faisant faillite si la faillite se produit dans les dix années suivant la fin de leurs études.  Ce changement fait en sorte que les obligations des étudiants demeurent après une faillite, même si d’autres dettes sont annulées. Cette période a récemment été réduite à sept ans, mais elle fait toujours l’objet d’un débat considérable. Les prêteurs l’appuient parce qu’elle améliore leurs chances d’être remboursés. Les étudiants, certains spécialistes de l’insolvabilité et certains universitaires ont contesté son bien-fondé.

 

 

bataille

14 Mai 2012 § Poster un commentaire

 

Je les ai vus parquer leurs scooters devant Paris 1, le matin. À leur aise et fiers, ils tirent d’un coup sec leur petit véhicule (immense) vers l’arrière pour que le pied se mette en place. Ils retirent leur casque et leur chevelure en bataille se déploie en rayons. Même encore ensommeillés, leurs yeux semblent dire : le monde m’appartient, car j’ai encore le choix. Ils ont beaucoup à nous révéler, parce qu’à travers leurs yeux, quand les regards se croisent, nous avons tous encore le choix : emprunter les chemins de traverse ou les voix broussailleuses de terrains vierges.

 

 

allumette

27 mars 2012 § 1 commentaire

 

on n’avait plus hâte
à demain
fameux rêves : évanouis
fameuses illusions : perdues
épaules et cheveux tombaient
on ne mangeait plus que du pas cher et nourrissant
beurre de pinottes

tout ce qu’on demandait
c’était d’avoir hâte
à demain de nouveau
parvenir à soulever ses fesses
ventousées au mauvais matelas
ô mauvais destin

un jour c’est revenu
un feu qui se rallume tout seul
par la brise et un tison resté rouge

 

 

soie

26 février 2012 § Poster un commentaire

 

un arc tendu
pas un pont mais
comme un tissu étiré
ne peut choisir

et dans les plis
noms secrets d’amertume
transmuée en douceur
(l’effet des kilomètres)
(de l’effort)
ceux qu’on a embrassés
même pour rien

 

 

nénuphar

24 janvier 2012 § Poster un commentaire

 

on s’entend respirer du dedans
avec par-dessus la musique du dehors
frottée aux bruits intérieurs ça nous rappelle
que nous sommes vivants

disparaître sous l’eau du bain
écran liquide
pour réfléchir et voir
le plafond autrement : flou il appelle
et flou il n’écrase plus
et les chaînes se brisent

tout ça qui ne nous appartient pas
se soulève de nos épaules
j’ai le ventre libre

j’ai le ventre libre

 

 

braise

12 janvier 2012 § 1 commentaire

 

y a l’herbe qui t’appelle
y a l’objet qui cache le symbole
mais pas tout à fait
y a la lumière qui éclaire la main qui écrit
y a le duvet d’oie qui tient la nuit sur toi
y a l’ami la belle personne qui te chuchote
 
y a les images en caresses pour dissimuler l’âpreté
y a ce début de quelque chose
(intensité)
y a l’épaisseur du monde à mordre
 
comme une pomme
 
 

soleil

6 janvier 2012 § 1 commentaire

 

on se relève
on attrape
un coin de ciel opaque
on le tire à soi
comme une couette

envelopper
avec un trou pour enfiler la lumière

 

 

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