feutre
6 juin 2011 § Poster un commentaire
tu as mis ta cigarette dans son oreille
crépitement
ses cils de fille
ce corps à bout
nerveux
et ce verre cassé qui flotte
entre sa mère et elle
(feutre jaune entre deux murs muets)
on veut cette arme secrète toujours
et du cran
des yeux ouverts et tournés vers le haut du monde
des cages ouvertes
une fuite
avec de l’herbe mouillée et des bottes à crampon
cramponne-toi
le pas court
saccadé
tes jambes n’en finissent pas de mourir sur le trottoir
des envies de secousse
des envies de secousse
de batailles
d’une rue qui se fend
par le milieu
pourquoi ta bouche ne s’ouvrit-elle jamais ?
des mains qui disaient bien le désordre
là ça ne fait plus de bruit du tout
c’est immobile, ça meurt
et alors ça ne fait plus de bruit du tout
jamais plus de secousses
ni de bruit.
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à la manière de
23 Mai 2011 § Poster un commentaire
Chaque matin, entre deux éternuements d’un vieux locataire voisin, il apercevait sa petite serviette en cuir élimé du travail, qui faisait l’inverse de trôner, pas très loin des biscottes, toujours trop offerte à sa vue, toujours gonflée, toujours qui débordait. Trop présente. Ennuyeuse.
Il se souvenait de son sac d’écolier à bandoulière, fait du même matériau : si au moins il osait gâcher l’intérieur de cette serviette sérieuse comme il l’avait fait mille fois dans son cartable, avec stylo, le long des trajets interminables du bus.
Le bic roulant sa bille dans le cuir moelleux, d’un léger, agréable sentiment de braver l’interdit pour vivre dangereusement : dessiner des monstres en prolongeant les lettres de son nom (inscrit par sa mère la veille de sa première rentrée), les monstres se prolongeant en arbres fruitiers ou bien en éléphants distordus, et plus tard en sexes de femme.
Non, la serviette de l’employé de bureau, à l’exception de son contenu, était désespérément vierge.
puce (saut de)
23 Mai 2011 § Poster un commentaire
aimer les jardins
pour leurs mares aux canards
partout des interdits :
comme ça on multiplie
les occasions de bravoure
le quotidien héroïque
est un pain entamé dans la rue
avec derrière un poissonnier à flonflons
(nœuds dans les poulpes)
à côté d’une marchande de souvenirs
qui ne peut rien contre l’amnésie
(lui ai demandé)
fumées
16 Mai 2011 § Poster un commentaire
Chercher sa nécessité.
Il y a pourtant des moments où c’est si clair. Où le but n’est plus un obstacle, parce qu’il n’est pas important.
Drôle de troquet où j’étais seule, pas de clients. Odeur frappante à l’arrivée : un mélange cigarette-transpiration-alcool qui m’a rappelé le manteau trouvé à l’Atelier du chômeur de Lévis en 1999, pour l’hiver : une canadienne pour homme, gris souris, à repriser.
baudruche
9 Mai 2011 § Poster un commentaire
j’ai rêvé d’évasion
bien me voici évadée
le nez collé à la paroi du cercle
d’un univers possible
et caresser le cercle
fait un bruit de caoutchouc frotté
et regarder déforme l’autre côté
du ballon
monde
que j’ai laissé grésiller là-bas
sans trace de doigt
langue
18 mars 2011 § Poster un commentaire
un combat
pour ne pas se laisser résumer
(équation simple)
le grand malentendu
est un tapis de laine
nos cuisses posées
sous nos ventres
l’impression du motif
malgré soi
on pèse
on soigne ses souvenirs
comme une chienne lèche ses chiots
qui tremblent de naître
costume
16 mars 2011 § 2 Commentaires
toujours il y a cette zone inatteignable dans les conversations surface et manières comptent pour essentielles et comment ne pas en être désarçonnée désarticulée comme poupée de chiffon privée de parole privée de langue de ce qu’elle est ou pourrait être ou pourrait souhaiter nommer avec les dents qu’elle a reçues qu’elle n’a pas choisies mais parole aimée parce qu’elle sait ponctuer les sonorités d’une histoire (inconnue ici) (oui cette ignorance de part et d’autre est tuante et chercher comment ne pas en être étonnée ne rapportera rien) histoire qu’ici ne se dit pas / toujours il y a ce silence déguisé en bruit (mutisme imposé) cette zone inatteignable chez l’autre crée la même zone chez soi et pas d’autre choix que de se regarder les parois de l’être comme ça éberlués sans parvenir à l’émotion qui pourrait guider indiquer un chemin entre soi et l’autre entre étrangers que nous sommes l’un à l’autre et nous ferait oublier ce ciel blanc chape de plomb difficile à soulever écrasant les pigeons les pensées cherchant à voler pour rejoindre quelque chose au lieu de ça la pisse des chiens rejoint les rues par les trottoirs inclinés en ruisselets idiots l’étiquette on la refusera on la foulera du pied jusqu’à la voir se répandre en miettes (colère) sans s’en désoler / je ne suis pas un accent je suis une histoire et j’habite un tiroir à double fond
George
23 février 2011 § Poster un commentaire
Folie du lieu : on se roule sur le matelas mou. Sous le portrait de George Sand. Il faut aller très loin, toujours. Sous le regard de George. Je vois le ventre de mon amie, son nombril. Ses yeux minuscules, beurre, noisette.
Il faut dormir. Je ne veux pas. Je ne peux pas. Je veux aller très loin très tard. Sur la respiration de mon ailleurs, ce soir-là je me couche. Nous avons avalé plus tôt une limonade bleue. Aussi la bouche de mon ailleurs est bleue, entrouverte pour la respiration, mais elle n’attend plus rien de notre monde éveillé. J’envie cette bouche, j’envie l’absence de mon ailleurs. Moi je suis désespérément là.
Que cache ce silence étranger ? situé hors des limites de l’immobilisme que je supporte ? Que cache cette maison dont les nuits me sont quasiment inconnues ? Derrière les craquements, légers, tout un pan d’existence vers lequel mon corps se tend, entier, existence d’une autre misère, celle de mon ailleurs, de mon amie : Françoise. Un chiot malade endormi.
un arc
26 janvier 2011 § 1 commentaire
Vouloir circonscrire, cerner une distance. Nommer le délai qui sépare un être de son passé, d’un autre temps géographique où il a pu respirer, vivre autrement. Évoquer les innombrables ruptures de soi à soi, ou de soi à l’autre, les promesses à soi-même non tenues, plus insidieuses que les promesses faites aux autres, celles qui viendront, qui dessinent déjà les formes de la culpabilité à venir.
Un ciel gris, voilà ce qui me sépare le plus de mon pays natal, plus encore qu’un océan. Cette lumière blafarde du présent, ces vêtements bien assortis, cette neutralité de l’expression, cette perfection du langage (vocabulaire riche et juste), le bruit des talons hauts sur les pavés irréguliers de la cour intérieure sur laquelle mon regard se penche à l’heure qu’il est. Pour calculer la distance de ce passé à mon présent, je mets bout à bout ces gens dont j’ai perdu la trace, ce qu’ils aimaient lire, ce qu’ils aimaient boire, les tuques (oui, tuques) et les casquettes qu’ils portaient, leurs chaussures, je les mets bout à bout et cela forme un arc de là-bas à ici. L’arc est chambranlant mais il tient le coup, se balançant comme la pyramide humaine d’un cirque de province. Et si j’avais l’agilité et la force d’un jongleur géant, ces gens mis bout à bout je les ferais tourner autour de moi dans une ronde joyeuse. Ce pays, mon passé géographique, éclaterait en rires énergiques au lieu de projeter une ombre sur moi.
Le premier bout de l’arc se trouve au bord du ruisseau Rimbaud, c’est-à-dire à une distance de moins d’un kilomètre derrière la maison où j’ai vécu mes dix-neuf premières années. L’autre bout, dans la cour intérieure d’un immeuble du dixième arrondissement. Au bord du ruisseau, il y a quatre saisons bien marquées, des odeurs sucrées de trèfle et de céréales. Des grains jetés aux poissons blancs, un chien, des orages imprévus, des égratignures de feuilles de plants de maïs plus hauts que moi, des levers de soleil au-dessus du “gros bois”, plus épais que le “bois à Rita”, de petits avions qui passent très bas, de l’ennui, de la hâte, des étés à travailler en sarrau bleu taché de graisse en rêvant d’études universitaires dans une ville vieille et enneigée…
(à suivre)
le fil avec ce qu’il a de vieilli
27 décembre 2010 § 1 commentaire
Vous avez entendu comme un vacarme, il y a quelques heures? Transformé en vrombissement? C’est que… ça a décidé de reprendre le travail, aujourd’hui – secousse sismique jusqu’en Abitibi. Je veux dire, pas l’alimentaire, non, le vrai travail, celui qui vous implique trop et complique tout. Ça s’est même rendu à la bibliothèque avec sa pensée toute échevelée. Ça vous écrit d’ailleurs de là. Ça s’est dit on va y aller tel quel, tant pis pour le désordre, histoire d’arrêter de bretter. On va tenir éloignés les peines, les emportements, bref, on va couvrir les miroirs de grands pans de tissu coloré. On va reprendre là où on en était il y a plusieurs semaines (on dirait des années), histoire de retrouver le fil, avec ce qu’il a de vieilli, pour voir ce qu’on peut encore en faire.
Sur le chemin qui mène jusqu’ici, des chaussures encore bonnes abandonnées, un sapin même pas sec avec toutes ses aiguilles, ne portant aucune trace de fête, aucune trace de rien, et plus loin, enfin, plus près du but, des restes de neige et de glace par plaques, le sillon parfumé d’un monsieur grisonnant, pressé comme moi, l’ordinateur sur le dos, comme ça.
Que la page blanche redevienne un outil, qu’elle ramène ça, son chariot de mots capables de nommer une pensée, même échevelée. C’est ce que je demande. Que ça nous fasse oublier tout le reste. Ou presque.