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16 avril 2008 § 2 Commentaires
Tout ce que j’ai hérité de mon père, c’est une petite boîte à épices en argent. (Kafka)
Elle est muette aujourd’hui. Elle ne révèle plus rien, ni ne contient quoi que ce soit de souvenirs ou de parfums. Elle est ternie par endroit. J’hésite à en prendre soin, à l’astiquer. Je préférerais même qu’elle s’abîme encore. J’ai l’impression que son usure a été interrompue pour de bon. Pourtant je voudrais qu’elle vieillisse encore, que ses charnières se mettent à grincer. Je préférerais voir apparaître de la rouille sur ses côtés, cela me prouverait qu’il s’agit bien d’un objet absolument banal, qui ne signifiait rien et ne signifiera jamais ; elle serait en métal, en fer blanc, alors. Je ne pourrais plus dire : oui, voilà la boîte à épices en argent de mon père, mon héritage. Il faudrait dire : oui, voilà, prenez un bonbon à la menthe dans ma toute bête petite boîte à épices en fer blanc qui n’a appartenu à personne, ou au contraire, qui a appartenu à tout le monde.
Je pourrais aussi jeter cette boîte. Ou la remplir de graines, y percer des trous, en faire une mangeoire d’hiver pour les oiseaux, y suspendre un bout de suif, la transformer en abreuvoir en été, y mettre de ce nectar synthétique pour colibris, ou encore y glisser une trappe à mulot pour le début des froidures. Je pourrais en faire une boîte à poupées, ou bien une boîte à farine. Y faire couler de la mélasse, juste pour le plaisir. Y couler du béton puis la balancer au fleuve.
Boîte muette. Mes doigts peinent à t’ouvrir à chaque fois, et pour ne rien trouver dans ton ventre.
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27 mars 2008 § Poster un commentaire
On donna le départ d’une course dans les bois. Tout était plein d’animaux. Je tentais de mettre de l’ordre. (Kafka)
C’était le départ de la course quotidienne. Tout était plein d’animaux, et. Des oiseaux surtout. Je devais les prendre et les cuire. Des oiseaux de terre, des perdrix, ou des poules d’eau. Une fois attrapés, je les plumais bien, j’ouvrais leur ventre, en étudiait les viscères (mais rapidement et sans que ce soit su) pour cette passion que je nourrissais, avant de les farcir de ce qu’on me donnait, de les reprendre en brassées pleines, à glisser sur mon épaule. Oiseaux en baluchon je courais aux fours de pierre ou bien aux broches, j’étalais mon butin sur les planches qui tenaient encore.
Pour le lièvre il fallait aller aux collets ; il fallait les poser puis les relever, les collets. Les tendre. Une fois les lièvres pris, leur enlever la peau pour la faire sécher aux branches, comme des trophées.
Je n’avais qu’une envie. Rester le nez collé aux rochers roux, observer de près les creux, les rainures plus sombres ou plus pâles, demeurer. Alors que je courais d’oiseaux en lièvres, de suifs en feux de feuilles mortes, je rêvais de rochers parfaits, d’écailles de poisson, de tourbières vierges. Au lieu, je tentais de mettre de l’ordre parce qu’on le demandait et parce que je ne connaissais pas la désobéissance.
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11 mars 2008 § Poster un commentaire
Je prends goût aux lettres de Leïla Sebbar. Sa façon de vivre l’exil et de le raconter enrichit, ou nourrit ma perception des lieux, ma manière de les appréhender.
Je suis habitée par toutes sortes de fantômes. Ils me visitent en rêve surtout, où temps et géographies alternent étrangement et se confondent. Les différentes villes habitées, les personnages : une ronde qui m’étourdit et dont j’aimerais parfois me libérer. Je fais le vœu d’être paisible.
Il m’arrive d’ouvrir la fenêtre pour travailler et cette constatation : je suis de moins en moins sensible au bruit des voitures, scooters et camions de livraison. Comme si peu à peu le silence revenait s’installer en moi. Je me souviens avoir eu du mal à dormir en arrivant à Montréal. Le bourdonnement de fond de la métropole agaçait mon oreille au tout début. Ici c’est une cacophonie. Mais elle aussi s’incruste lentement et parvient à m’apprivoiser.
Je continue de m’étonner des légendes qui circulent ici sur le Québec, même parmi les gens les plus instruits, ou les mieux renseignés. Au cours d’un souper l’autre soir, entre le Bilan carbone de l’une et ce qui se passe en Sarkozie, il était question de : « Oui, il fait froid à Montréal mais les gens sont protégés par des souterrains ! ». On me questionnait de tout bord tout côté, on s’étonnait encore une fois d’apprendre que tout le Canada n’est pas bilingue, que nous ne sommes que trente-trois millions sur ce territoire immense, etc. Me revenaient en mémoire des passages du Nez qui voque, et je rêvais de Minganie en finissant ma blanquette.
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6 mars 2008 § Poster un commentaire
Le clair de lune nous aveuglait. Des oiseaux criaient d’arbre en arbre. Il y avait des sifflements dans les champs.
Nous rampions dans la poussière, un couple de serpents. (Kafka)
Il fallait ramper avec une main en visière : serpents à deux genoux et un bras, à glisser sur les terrains humides après les sentiers poussiéreux, sorte de salamandres estropiées nous étions. Nous quittions les chemins pour atteindre les herbes hautes. À tout instant nous nous attendions à rencontrer un de leurs grands chiens. Pour ma part je me sentais moi-même un museau, j’étais deux crocs sur genoux, je me préparais à mordre une tête au moins. J’étais prêt à avaler un oeil, même un ventre si nécessaire. Pour nous sauver.
Nous nous sommes arrêtés sur un talus dénudé à flanc de forêt, selon l’odeur, une tréflière. Enfant, une fois, j’avais vu l’ami de mon frère se nourrir du sucre contenu au bout de chaque petit pétale du trèfle rouge. Il les prenait un à un entre ses doigts effilés, en suçait tranquillement le bout puis les jetait, comme ça. Le souvenir de l’ami me revenait au milieu de notre course accroupie. Sous la lune, à quatre pattes sur le talus je me suis mis à la tâche. Une faim telle que j’avalais les boutons entiers. C’était devenu un champ de sucre candi. Les autres m’ont rapidement imité. Nous en avons oublié les chiens. La rosée donnait à ces nouveaux fruits, à ces inventions, un parfum de sève mielleuse. Nous n’avons pas entendu le chant des sifflets se rapprocher. Le suc des fleurs de trèfle allait nous achever. J’en voyais avaler des rhizomes entiers, quand ce n’était pas les frondes de fougère ou le chiendent. Tous les six, nous étions ivres. Il fallait détaler mais plutôt nous mangions comme des bêtes.
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28 février 2008 § Poster un commentaire
Au sommet, la boucle, et les perles, dans la torsade d’or. Combien de perles, du hasard, éparpillées, parmi d’autres boucles, et le fruit, tout à la droite, suspendu, un peu plus loin de la nuque, le fruit, bien au-dessus de l’arbre, bien rouge, sang, et derrière elle. Ce fruit ne fut pas, mais se contenta d’être suspendu, de ce temps de vie. Nuages clairs, d’avant la fin, mais sans promesses. Et de cette chaînette, entrant et sortant de la torsade, parmi les perles, comme pour tout en retenir, maintenir l’abondance fragile, vouloir préserver mais en vain de la chute toute cette abondance, la lui faire éviter, et laisser libre le visage, le laisser mieux lire la fin. De ce temps d’avant, le bouquet généreux, mais sombre, de révélateurs mystérieux, chuchotis. Sous lui, peut-être derrière, la chaleur d’une bête, loup, ce que cache la terre lisse et presque dorée, ou les broussailles ?
Elle est telle. Et devant elle l’arbre décharné, cette fois-ci, et qui se tend vers les lèvres nouvelles, d’un mouvement de grâce. La fin cherche à joindre le début.
Le long cou laissant l’épaule sans forme, l’ombre de l’épaule dans l’étoffe, trésors dissimulés, un creux pouvant laisser échapper la bête qui n’est que queue noire à deux bouts, la langue, puis l’extrémité, tendent, l’un vers l’autre comme l’arbre décharné cherche la bouche. L’étoffe et la terre lisse, une terre pauvre ou un sable fécond.
Et pourquoi l’ombre de la queue de la bête sur la peau encore intacte ? D’où vient la lumière qui n’éclaire que le buste immaculé ?, le nacre encore prisonnier, mais qu’à demi, de l’étoffe ? Émane-t-elle du corps ? Elle tombe d’au-dessus de lui, et les plis, deux, sous le bras deviné, mais dont la suite, sous le tissu, pourrait ne jamais se terminer.
Pourquoi pas l’écume comme du lait. Répandue sur la terre lisse, une pointe tendue vers le rayonnant, l’autre pour l’oeil seul, toute à lui, à l’oeil, l’arrondi s’est dressé, sans secousse.
Rayures sur l’étoffe, quadrillés de losanges, petites croix, tissu rappelant la cheminée, l’intérieur, le secret, couleurs de terre, de chair, et le vert forêt. Que se peut-il dessous, après ? des bêtes ailées ? Comment ne pas voir, sur le menton, la fin de l’arbre dessinée, et la lèvre inférieure, comment ne pas la voir éviter de se fendre ?
Sommes-nous seuls avec elle ? et le ciel noir ? Y voit-on réellement quelque chose ? Et la mer obscure, et ses vapeurs. Le nez dessiné, le masque laiteux, devant le sombre, flou, l’informe, et l’oreille en retrait, dessous la chevelure morte, mais en lumière.
Elle n’entend pas. L’oreille. Et le visage est moins clair, peut-être parce qu’il sait.
Elle est telle, que son oeil n’ignore rien de ce qu’elle a été engoufrée, et sa tête tient, sur le long cou, pour ne pas rouler de crainte, l’oeil ouvert, affirme, croit, connaît ce que le sol ignore, ce que la lise ingère d’un trait.
Et l’oeil toujours, appuie, s’applique, salue dignement. Sans s’incliner.
Deux valises
27 février 2008 § Poster un commentaire
Encore une onde de choc. Le papyrus a souffert de ce séjour comme moi. Ses tiges refusent de se relever et de verdir à nouveau. Il faudra couper et patienter.
Je profite de cet état pour replonger dans la correspondance de Sebbar et Huston. Je m’étonne de l’engagement féministe dont il est question, je suis déçue d’y être étrangère. Je voudrais pour moi aussi que l’écriture et la lecture soient un pays, un encrage, alors que je ne sais plus exactement à quel cou pendre mes bras. Je m’accroche au fantasme d’un refuge rempli des objets qui n’ont pu me suivre jusqu’ici. Je suis arrivée à Paris il y a un an et demi avec pour tout bagage deux valises, faute de sous et d’espace. J’imagine alors une cabane qui contiendrait ce qui me servait d’identité là-bas, les livres, le vieux piano, une maisonnette qui attendrait mon prochain passage et accueillerait mes amis, quelque part en forêt boréale.
D’ici là boire un café crème à la brasserie loto du coin. Travailler sans chercher autre chose. Observer.
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25 février 2008 § Poster un commentaire
Tout homme porte une chambre en lui. C’est un fait qui peut même se vérifier à l’oreille. Quand un homme marche vite et que l’on écoute attentivement, la nuit peut-être, tout étant silencieux alentour, on entend par exemple le brimbalement d’une glace qui n’est pas bien fixée au mur. (Kafka)
Ou encore le bruit d’un lit qui craque sous les tourments et retournements. Il y en a pour qui c’est une chambre absolument nue ; ces hommes-ci font un bruit de trou noir, ou de vacuité. Sur leur passage, ce n’est pas un silence, c’est encore moins, c’est un ravalement d’air. Pas un bibelot ne traîne ici, pas un souvenir, pas même un sous-vêtement oublié en boule sur le plancher, ou un mouchoir usé. Rien. Quand la mémoire voudrait faire entrer quelque objet dans cette chambre, babiole ou trésor, ça rebondit comme sur le plastique d’une paroi bombée. Avec eux la mémoire doit ruser, suivre le tracé de mille chemins, mille détours. Alors peut-être seulement, on retrouvera une icônette épinglée sur une porte de placard, mais elle demeurera illisible pour l’étranger de passage, même si le séjour devait se prolonger. L’image épinglée, au mieux, sera floue, jusqu’à son effacement : conclusion d’une brève lutte contre la bile noire.
À l’opposé, il y a ceux qui ont beau marcher lentement, tout un vacarme sur leur passage nocturne. Les encombrés, comme on les appelle, ceux dont les visiteurs devront patiemment se frayer un chemin jusqu’au fauteuil poussiéreux et devoir se contenter d’un repos de quelques minutes. La mémoire de l’encombré est tant débordée qu’à toutes les demi-secondes il s’agit de chasser un souvenir pour laisser la place au petit dernier. Une cacophonie d’objets tournoyants, dans cette chambre, fait lever la poussière et déplacer la tristesse qui doit, chaque seconde du matin au soir, ou du soir au matin, se poser ailleurs, puis ailleurs, puis ailleurs. Ceux qui portent en eux ce fourbi ont sur l’épaule toute une planète. Et pour danser ils doivent être sorciers ou jongleurs.
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17 février 2008 § Poster un commentaire
Étions-nous fous ? Nous courions la nuit à travers le parc et brandissions des branches. (Kafka)
Étions-nous fous ? Ou bien c’était la fin du monde. Ou bien nous étions pourchassés par des marcassins qui auraient plutôt souhaité pourchasser leur mère. Il reste que c’était notre loisir. Nous brandissions ces branches au bout desquelles brûlait un feu d’enfer qui devenait feu de joie. À cette heure, le parc s’était refermé sur nous, recroquevillés à temps entre de drôles de buissons. Nous avions observé les gardiens. Ils circulaient comme des gendarmes aux chiens baveux. Il fallait glousser sans faire de bruit, il fallait se moquer très bas des pauvres pantins casqués en retenant fort entre nos doigts boîtes d’allumettes : tout ce qu’il avait fallu prendre pour la nuit qui menaçait au moindre geste d’échapper à nos poches trouées. Ils faisaient une dernière ronde puis on entendait les grilles se refermer dans un long grincement qui annonçait les réjouissances. C’était convenu entre nous : il fallait avoir entendu une treizième fois le pas relâché des pantins fatigués puis compté jusqu’à trente-six pour enfin sortir de notre cachette.
Puis au coup d’envoi nous nous répandions, comme la vermine rampait sur la tête de nos pères, sur les sentiers du parc. D’abord en silence puis bruyamment suivant l’apparition des étoiles. Nous allumions les branches choisies, nous courions à perdre souffle, pourchassés par les uns et les autres, et de haut, nos mains à couper : on aurait pu dire des lucioles. Nous dessinions dans la nuit des rubans de lumière : les courbes en saccade suivaient nos bonds, comme nos cris. Oubliés les pantins, le pain rassis : veiller seulement à ne pas tomber en glissant sur l’herbe hypocrite.
dessinons ensemble les sentiers d’obsidienne de cette tragédie*
24 janvier 2008 § Poster un commentaire
Faut-il vraiment fuir les vieilles dames?
La semaine dernière, un premier cours de langue italienne donné par une terrible bénévole aux sourcils épais rue des Fossés Saint-Jacques. Une faune parisienne des plus bigarrées. Une vieille dame assise tout près a du mal à prendre des notes. Elle ne voit pas bien ce qui s’inscrit au tableau, aussi pas d’étonnement quand elle m’accroche à la fin de la leçon. Regard de jeune fille parmi les traces de vieillesse, elle tente de me séduire pour me convaincre de lui permettre de photocopier mes notes (elle me donne à peine vingt-deux ans, bat des cils, mignonne). Intérieurement je ris de cette farce : me retrouve à l’université, quelques années en arrière, où de petites pimbêches compétitives (fille d’écrivain célèbre ?) me demandaient la même chose, l’air de me faire une faveur en m’offrant leur numéro de téléphone pour un éventuel café hypocrite qui n’aurait jamais lieu, et heureusement. Toujours est-il que je n’arrive pas à dire non à cette tête malicieuse, nous sortons sous la pluie à la recherche d’un photocopieur sympathique. Je l’observe faire le même coup séducteur au commerçant. Elle m’offre un café pour me remercier, et là encore je ne peux résister, cette fois par curiosité, « d’accord mais je n’ai qu’une vingtaine de minutes », je lui dis tout de même gentiment. Elle me tutoie, me croit belge (?), me raconte brièvement sa vie de comptable, je lui suggère d’arriver plus tôt au cours prochain, afin qu’elle trouve une place à l’avant de la classe, impossible me dit-elle, elle fait des ménages pour gagner quelques sous, elle a trop à faire. Je la devine veuve, trop seule, et plutôt pauvre. Elle a besoin de parler et n’écoute pas beaucoup. Elle s’envoie rapidement son café derrière la cravate. Je sirote le mien, bien noir, habitude prise pour des raisons de sous; je préfère le boire assise plutôt que debout accoudée sur le zinc, et me passer du lait et du sucre, pour le même prix. Nous nous quittons près d’un étalage de galettes à la frangipane, inévitables au mois de janvier, et voilà ce qu’elle ose : on se prendra un autre petit café la semaine prochaine, hein ? Moi c’est Murielle, et toi ? Je balbutie je ne sais quoi, le regard en point d’interrogation.
Mais voilà, cours suivant, cette semaine j’ai brisé le cœur de Murielle. Je suis allée m’asseoir dans un recoin de la classe, et j’ai abandonné mémé charmante. Ma curiosité a trouvé cette limite : ne supportais pas cette obligation, cette équation leçon d’italien = café avec Murielle, même s’il aurait été agréable d’en savoir davantage sur sa vie. J’ai méchamment, égoïstement compté sur sa vieillesse et l’usure de son esprit, l’ai observée du coin de l’œil me chercher dans la classe sans me trouver, dissimulée que j’étais derrière un bouquin de Ducharme déjà lu et relu et jauni, sorte d’amulette. Une tragédie rue des Fossés Saint-Jacques ? Mais j’avais vu juste : quelques minutes plus tard, une autre femme mordait innocemment à l’hameçon et succombait au regard de mémé charmante. Il en est ainsi de la vie de Murielle. Elle n’avait en fait nullement besoin de moi.
Je me demande maintenant si elle ne me manquera pas.
* second emprunt à Arno Schmidt
sans trace
16 janvier 2008 § Poster un commentaire
Tard ce soir-là (il y a deux ou trois ans) j’ai marché très longtemps pour rentrer chez moi, j’ai marché sous la neige et fait une sorte de pèlerinage : un long détour dans la tempête et dans la nuit pour passer devant mon ancien appartement, celui qui donnait sur une petite ruelle et que j’ai dû quitter précipitamment pour des raisons bizarres (un fou avait défoncé la vitre de ma porte d’entrée à coups de boîte à fleurs à 3 h du matin, fleurs – verre cassé – terre noire répandus partout sur le plancher de la cuisine, mais personne, je n’avais vu personne, restée cachée derrière la porte de ma chambre à attendre de me faire attaquer, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus un bruit sinon celui du vent s’engouffrant par la vitre brisée : quelqu’un, un homme manifestement sous l’emprise d’une grande colère, s’en était pris à mon minuscule territoire !, c’était si peu mais tout ce que j’avais, et je ne pouvais pas donner un visage à cet homme, alors plus jamais je ne me suis sentie chez moi, et j’ai quitté les lieux après m’être acharnée un mois durant à tenter de me réapproprier ces quelques mètres carrés). Tard ce soir-là, disais-je, suis restée quelques minutes à réfléchir sans bruit devant la porte de l’endroit que j’avais dû fuir un an ou deux auparavant. Devant moi des traces de chat dans la neige. On abandonne tant de lieux, d’endroits auxquels on s’identifiait, auxquels on donnait une couleur, qui portaient nos empreintes, puis il n’en reste étrangement presque plus rien après seulement quelques mois d’abandon. J’ai revu aussi cette nuit-là les petits marchés où j’allais, les boutiques. Et c’était la même impression.
Je suis fascinée par les traces qu’on ne laisse pas, qu’on porte seulement en nous, en secret. Il y en a beaucoup. J’ai beaucoup, beaucoup de souvenirs. Il me semble que c’était comme ça déjà quand j’étais toute petite, alors que je ne vivais rien en apparence, et que tout n’était qu’observation (d’ailleurs est-ce vraiment différent aujourd’hui où j’ai le sentiment de vivre des choses ? je prends toujours autant de plaisir et de temps à observer). Des tas de souvenirs, toute petite. Je les conservais soigneusement pour pouvoir les manipuler en secret à mon goût, un peu comme si c’était modelage d’argile.
{lieux habités et désertés sur 4 villes et 17 rues, 16 déménagements, entre 1995 et 2007, mais peu importe}