mon Réal (9)
1 octobre 2015 § 1 commentaire
C’est le soir, tard, sur la main. Ma rue préférée, peut-être la plus hétéroclite, la plus représentative de mon Réal en patchwork. Le menu offre des plats japonais et les haut-parleurs du Johnny Cash. Le serveur doit faire la moitié de mon âge, une casquette à l’envers vissée sur la tête. Des personnages apparaissent/disparaissaient de l’autre côté de la vitrine, sur le trottoir troué, dont un type pressant le pas, une pointe de pizza fumante entre les mains. Il retient par un doigt le bout mou qui menace de faire se déverser tout l’all-dressed par terre. Son but, enfin celui que j’imagine : arriver chez lui sa pointe de pizza encore chaude, s’ouvrir une bière et regarder tranquillement le match.
mon Réal (8)
11 septembre 2015 § 1 commentaire
On s’est donné rendez-vous sur cette rue qui a été vivante autrefois. La femme que je vais rencontrer ne démord pas de mon Réal d’il y a quarante ans. Pour elle, entre cette époque et aujourd’hui, le temps s’est arrêté. J’ai beau lui dire que l’atmosphère de la Plaza me semble triste à force de sentir le vieux qu’on essaie de renouveler, elle aime la Plaza à la folie. Après un café elle m’invite chez elle, Petite patrie, où elle a réuni tous les ingrédients d’un gâteau, soigneusement dosés, sur sa table de cuisine. Elle n’a pas eu le temps de le préparer avant de me rejoindre. Je lui offre mon aide. Pendant que je coupe les poires en quartiers, elle remue les ingrédients de la pâte, mais dans le désordre. Elle a beau lire et relire la recette, les mots bougent devant ses yeux, ne se fixent nulle part. Le gâteau n’a finalement pas levé.
fixer l’invisible
1 septembre 2015 § Poster un commentaire
« Je dis que le métier de poupée est sans doute le plus ancien métier du monde et cela nous ramène irrésistiblement vers l’histoire et les hommes. Poppée, mère éponyme des « poupées » et dont j’imagine assez bien qu’elle se devait d’avoir une taille de cristal, doit sourire d’être le point de centration de tant de divagations dont très peu la concernent. Il n’empêche : elle est le lieu focal du rêve, que celui-ci la précède ou la suive. (…) Les poupées sont ainsi faites qu’elles mettent – si du moins nous les réduisons à leur seule dimension humaine – bien du sang dans les vérités des hommes et bien du sens dans leurs légendes. Si l’on consent à se satisfaire d’une seul exemple, ce serait celui de la sublime Troyenne d’adoption, prise elle aussi au fil des mythologies, dans les tours et détours de bien d’autres, énigmatiques, de ses sœurs. Toutes ces Hélènes, je les vois pourtant comme des proies faciles et fraîches. Elles ne sont, sur l’écran de la mémoire et comme au cinéma, que les grands et purs modèles de tant d’aimées saisies par les incertitudes de l’être, lequel est, au niveau où nous nous situons, ce qui n’est pas. Toutes celles-là dont je parle n’ont donc pas de rapport avec l’Absolu si même il advient qu’il se ressource en elles pour réactiver en nous sa nostalgie. Mais, et quoi qu’il en semble, leur destin est finalement comme si elles étaient privées de destin. C’est la poésie, et elle seule, qui les sauve. Elle seule qui les fait venir à nous, sorties du terrible anonymat de l’Histoire, qui n’est tout compte fait qu’un annuaire. Elle seule qui leur donne un reflet tremblant et changeant comme celui du feu brutal d’une cheminée mettant son rougeoiement dans leurs cheveux ou sur la chair savoureuse de leur cou. Ô magnifiées ! comment sans vous l’on pourrait vivre, mais aussi bien comment, avec vous, ne pas consentir à mourir ? Il n’est de relation d’incorruptibilité qu’avec l’Absolu qui, lui, se regarde dans les yeux. C’est pourquoi la plus significative des poupées, quand elle ne ferme pas pour dormir ses yeux de splendide matière, fixe avec tant de détermination l’invisible. »
Salah Stétié, Mystère et mélancolie de la poupée, Fata Morgana, 2009
mon Réal (ou presque) (7)
30 août 2015 § Poster un commentaire
C’est dans une autre ville, la capitale, juste avant d’aller rejoindre mon Réal. Un appartement comme une vraie maison, avec deux étages et un grenier. On accède même au toit par une petite fenêtre. Ma colocataire revient de loin. Elle n’arrête pas de manger du tapioca. Elle m’a appris deux phrases en portugais avec l’accent du Brésil : avec de la pratique, j’arrive à dire « je t’aime » et « voudrais-tu un peu de poulet ». J’imagine une conversation de couple au bord de la séparation. L’homme disant « je t’aime » et la femme, préférant changer de sujet, y allant d’un « voudrais-tu un peu de poulet ? » à la place du classique et prudent « moi aussi ». Signe avant-coureur de la fin d’une histoire. Mon autre colocataire, une fille aussi, vend de l’herbe pour arriver. Sa clientèle est exclusivement féminine. Elle utilise une minuscule balance très précise et je suis fascinée par la façon qu’elle a de la manipuler. Son copain porte un chapeau de cowboy. Je ne sais pas pourquoi.
volcans
26 août 2015 § Poster un commentaire
tenir dans ce lieu où on attache les arbres pour ne pas qu’ils se sauvent ? se contenir ?
au contraire : que crachent les volcans !
mon Réal (6)
19 août 2015 § 1 commentaire
J’habite ce drôle de quartier, pas très loin du chemin de fer qu’on est nombreux à traverser illégalement en ramenant des épices et des pâtes fraîches, grâce à une brèche dans la clôture frost. J’entends de drôles de cris d’oiseaux, une nuit. Des cris affreux, de douleur, de mort. Je me lève et vois sur le plancher de bois franc, dans le couloir à l’entrée de la chambre, des plumes multicolores un peu partout. Ce sont des plumes d’oiseaux du paradis. Des couleurs d’arc-en-ciel impossibles. Je préfère me recoucher, pensant que je rêve d’étranges et lointains tropiques. Le lendemain j’apprends que la perruche de ma voisine a été retrouvée morte et dans un piteux état. Une offrande qu’a voulu me faire Nana, ma chatte excentrique.
mon Réal (5)
10 août 2015 § Poster un commentaire
Je décide un soir de flemme, pas tous les jours dimanche, de commander une pizza blanche. Ils ont pignon sur rue depuis quelques semaines dans le quartier, j’ai noté leur numéro en rentrant à la maison, un après-midi. Une enseigne épurée, verte pour symboliser la santé, les bienfaits du légume ou de la luzerne en général. Un homme vient sonner à la porte, je ne sais plus, trente minutes plus tard, avec une pizza… pas cuite. Notre four est en panne, mademoiselle, excuse-moi. Mais tu vas voir, c’est pas compliqué, tu mets le four à quatre cents, ça prend dix minutes à cuire. Je lui demande combien je lui dois. Non, non, ça va être beau, on va te faire ça gratis… Moi qui suis cassée comme un clou, ça tombe bien. Il paraît qu’on appelle ça : être né sous une bonne étoile.
mon Réal (4)
22 juillet 2015 § Poster un commentaire
Un de mes premiers souvenirs de mon Réal. On va chez ma grand-mère, on court partout dans la petite maison sombre, rue Bordeaux, avec les cousins cousines. J’essaie de contourner de loin le chien-loup en bois foncé, haut comme un vrai, en position assise, qui sert à retenir une porte. Une petite sorcière souriante est suspendue au-dessus du frigo par un fil qui pend du plafond. On court, on court, alors on a chaud, on transpire. Ma grand-mère ne nous laisse pas aller jouer dehors sans avoir accompli ce drôle de rituel que je déteste, nécessaire parce qu’il va, selon elle, nous empêcher d’attraper une pneumonie : elle nous retire nos vêtements pour nous sécher à la serviette puis elle nous saupoudre de talc en nous prenant pour des perruques.
mon Réal (3)
3 juillet 2015 § Poster un commentaire
Il fait une chaleur incroyable sur l’avenue. J’attends l’autobus devant l’énorme vitrine d’un marchand de tapis d’orient. On a beau faire sagement la queue, le bus ne vient pas. On voit une petite vapeur floue flotter au-dessus de l’asphalte quand on regarde au loin. Un mirage sans oasis. Les talons hauts des dames s’enfonçent un peu dans le bitume. Un des marchands sort, costume cravate; il porte un perroquet sur son bras. De son autre main il vaporise de l’eau sur les plumes de l’animal. Je me demande quelle serait sa réaction si je lui demandais de m’asperger un peu. J’en ai vraiment très envie.
