l'effacement des traces

7 décembre 2009 § 1 commentaire

Ça s’empoussière, par ici, alors pourtant que des ponts se tendent, on dirait, entre anciennes et nouvelle vies.

En ce moment, tout tourne, lectures – réflexions – hasards, autour de la question de la mémoire (par le fait même, de l’oubli et du temps). Peut-être aussi que je suis tant imprégnée par ce livre de Christa Wolf, Trame d’enfance*, que tout aux alentours se teinte de ce que je vais y puiser.

Après trois ans de vie parisienne, je comprends aussi que le sentiment d’exil n’est pas une affaire de distance géographique, ni de distance culturelle. Avant je le devinais, maintenant je le comprends. On le porte en soi ou non, peut-être avant tout pour des raisons liées à l’enfance, ou pour d’autres raisons situées ailleurs. Le livre qui vient est parfois un baume, parce qu’il me confirme qu’il est possible d’utiliser ce sentiment aussi douloureux que déliceux parfois, pour inventer quelque chose qui va au-delà de soi, qui cherche au dehors. Mais il ravive aussi de vieilles craintes, devenues mes amies à force de me côtoyer (syndrôme de l’imposteur, etc), petites choses qui vous gênent et qui sont là pour rester.

Depuis que je travaille régulièrement à la bibliothèque, il m’arrive de capter des parfums de personnes que j’ai bien connues.** Tiens, le parfum d’x, tiens, le parfum d’y. Ce sont toujours des parfums agréables. Je les interprète comme des signes de présence d’êtres que j’ai aimés (que j’aime toujours, mais dans le souvenir puisqu’ils sont désormais absents de ma vie « concrète »). La semaine dernière un trouble : les parfums me rappellent des êtres que je n’arrive plus à identifier (« ce parfum me rappelle quelqu’un, mais qui? »). Ils deviennent des parfums d’oubli.

* La narratrice invoque le personnage d’elle-même enfant, s’adressant à elle et la questionnant, dans une tentative d’expliquer l’arrivée du nazisme autant que l’effacement troublant de ses traces…

** Non, non, je n’ai pas lu le livre de Süskind, ni vu le film.

voir une langue

1 octobre 2009 § 12 Commentaires

Le 26 septembre dernier, on allait place de la République à la recherche d’une très ancienne boutique d’épices. En émergeant du métro, à quelques pas de la sortie, on aperçoit un attroupement autour de la place, des centaines de personnes massées aux pieds d’une statue, avec un ballon blanc géant, une espèce de montgolfière. On se dit : “Tiens, une manif.” Encore une ! Une manif, à Paris, j’en ai déjà parlé, c’est toujours un peu une fête. On s’approche, on veut connaître le pourquoi du comment. Mais de loin, déjà, on perçoit que tout est étrangement silencieux. Pas de sifflets, pas de cris, seulement quelques rires à résonnance bizarre, et… beaucoup d’agitation, beaucoup de vie, de gestes, et beaucoup de gens bien sûr : mais ce silence. Qu’est-ce que cette drôle d’atmosphère? Je trouve la réponse à mon questionnement imprimé en gros caractères sur le ballon d’hélium géant : Journée mondiale des sourds.

Pas question de manquer ça. On s’est mêlés à la foule. Imaginez : près d’un millier de personnes, venues des quatre coins de l’Europe, discutant entre elles à l’aide du langage des signes. Cela donnait une extraordinaire animation, quelque chose de différemment vivant : du mouvement, des échanges, beaucoup d’expression sur les visages, de grands sourires ou des sourcis froncés, mais avec ce silence autour… Une scène profondément émouvante. Je n’avais jamais rien vu de semblable. On aurait pu tirer un documentaire exceptionnel de ce qui s’offrait à nos yeux.

Mais pourquoi une manif? En cherchant j’ai pu apprendre que les sourds d’Europe et du monde réclament des gouvernements que des sommes soient investies afin qu’on revienne à un enseignement de meilleure qualité du langage des signes dans les écoles. Parce que semble-t-il que cela se perd, même en France qui a créé le tout premier établissement dédié à l’enseignement de ce langage en Europe, et parce qu’ils estiment que beaucoup de gens, à long terme, vont souffrir de ce manque. Il n’y a donc pas que la qualité de la langue française qui se sent péricliter et réclame des soins, mais aussi cette langue universelle et si utile à ces personnes privées d’ouïe, parce qu’elle leur permet de communiquer comme les autres et d’éviter autant que possible l’étiquette du handicap.

Toujours est-il que j’avais rarement vu aussi beau rassemblement. Est-ce le contraste d’un tel attroupement dans un Paris si pétaradant et si gueulard? Est-ce le besoin de silence? Pas seulement. Parce qu’en plus d’être une langue qui ne fait pas de bruit, il y a quelque chose d’impressionnant dans l’idée qu’elle soit (déjà) partagée par toutes ces ethnies, enfin à de minces nuances près, quelque chose de l’utopie qui se “réalise”, et qui ne prête pas à rire comme l’espéranto… C’est une image à laquelle j’avais déjà songé, mais cette occasion de la voir se concrétiser si spontanément devant nos yeux était sans doute unique. Et on n’en finissait plus de croiser des plus petits groupes de gens discutant par signes, dans les rues environnantes, et sur les terrasses des nombreux cafés des alentours. Terrasses bondées, sous le soleil, volutes de fumée, sourires, mains dansantes : dans ce silence qui parlait beaucoup.

faut-il croire les Palmiers ?

26 juin 2009 § 1 commentaire

L’appartement où j’habite donne à l’avant sur une rue très bruyante et à l’arrière sur une cour pas jolie mais très calme, assez verte pour être propice à la reproduction d’authentiques maringouins parisiens que trop peu de chauve-souris viennent dévorer au soleil couchant. En automne et en hiver, le double-vitrage nous isole complètement, enfin presque, du bruit des sirènes, sifflets et autres flonflons du genre (nous ne sommes pas très loin d’une préfecture de police, c’est charmant). Mais l’été ça se complique. En ouvrant seulement les fenêtres qui donnent sur l’arrière, l’air ne circule plus et on éprouve très vite une sensation d’étouffement, de saturation. Et si on ouvre à l’avant, en plus d’une invraisemblable cacophonie c’est une terrible quantité de gaz carbonique qui entre dans le deux pièces, et à vitesse grand V. Là où ça se complique encore, c’est qu’à tous les matins de la semaine depuis plus d’un mois, dès 8h, des bruits de construction se font entendre à l’arrière, et ce jusqu’à 17h – scie à métaux, marteaux-piqueurs, etc. Et nous n’en sommes qu’aux fondations d’un immeuble à six étages.

Tout ceci d’ennuyeux à lire pour dire que mon envie de forêt (encore? elle nous gonfle…), toujours présente depuis des années, revient avec un tel impact en ce moment que j’en perds le goût de travailler. Je ne peux rester longtemps dans l’appartement sans ressentir les mâchoires d’un étau se resserrer sur moi. Plus le temps passe, et plus cela devient physique, plus l’angoisse devient palpable, physiologique. Bref, je suis entrée dans une période de “manque” irréversible. Il me faut mon fixe d’air pur. Mais que faire sans argent, sans voiture ?

À l’abri dans la bibliothèque, qui commence malheureusement à me lasser, je regarde ces gens autour de moi, et plus j’observe, plus le temps passe, et plus j’ai la certitude que je ne me ferai jamais à ce monde d’artifice, ce monde du beau vêtement et du beau bijou perpétuels. Jamais je ne m’y ferai. Je suis entourée d’universitaires et chercheurs bien sapé(e)s jour après jour, et me vient en filigrane l’envie croissante de me vêtir de plus en plus n’importe comment, de sortir cra-cra de chez moi, sans mascara, sac à main JAMAIS assorti aux chaussures, ongles natures, surtout pas “shinés”, pas chromés. (C’est plus fort que moi, tout ce sobre clinquant m’incite à porter des trucs joyeux, genre rayures roses et rouges, cheveux dressés sur la tête.)

Il me vient même des envies de grange, c’est tout dire. Des envies d’avoir une vache à traire le matin, avant la lecture. (Et sur ce point en particulier, l’homme s’inquiète vraiment.) Des envies d’odeur de fumier. Des envies de ne croiser âme qui vive, disons pendant au moins toute une semaine. De quoi aurai-je l’air à la parution du livre? d’une espèce de Scouine sortie tout droit de son terroir, d’une sorte de Sagouine ? d’une urbaine des bois ? d’une indécrottable rustique ? d’une indéprovincialisable ? Mais quelle honte. Déjà l’accent fera écran aux moindres paroles que j’oserai prononcer (ce qui n’est peut-être pas plus mal… c’est ça, c’est ça, il me faut un écran, gros gros écran derrière lequel me cacher). Que de plaisirs m’attendent, je le sens ! Ironie du sort. Il me semble que tout ceci relève d’une erreur monumentale. Je commence à croire ce psy raté à chemise à palmiers lâchée lousse sur bermudas, consulté un après-midi de l’an deux mil quatre en désespoir de cause et trouvé dans les pages jaunes au malheureux hasard du doigt, qui me taxa de masochisme juste avant de m’offrir un expresso d’un regard louche aux sourcils fournis, trop fournis. (Je le sais, ma phrase est longue et contient plus d’une idée : mauvais, mauvais, mauvais, le gars du matricule me l’a dit, et ça oblige à tout relire du début pour y voir clair.) Moi, masochiste ? Moi invitant le malheur à ma table, par exprès ? Tous ces efforts pour m’entendre dire cette horreur au tournant ? Pas possible. Non. En y pensant bien, pas possible. J’ai écrit un livre sans faire exprès. Je n’ai jamais voulu avoir mal, docteur. Même que je n’y tiens pas du tout. Même que si on me donne le choix : dans la main gauche une fraise tagada, la main droite un coup de massue, je choisis la fraise, je vous jure docteur, je choisis la fraise tagada, monsieur Palmiers, sans hésiter.

Tiens j’y pense. Et là je passe vraiment de l’âne au coq, chers (nombreux !) lecteurs (parce que ça se bouscule aux portillons, je le sais ! c’est wordpress statistics qui me le dit… et ce n’est pas ce billet qui élargira mon blog-lectorat). Saviez-vous que Julien Gracq s’appelait en fait Louis Poirier ? (Si oui : zut.) Pensez-vous vraiment qu’on lirait le Rivage des Syrtes d’un couvert à l’autre s’il avait été signé “Louis Poirier” ? (déjà que les pages sont non massicotées et que cela demande du courage, ce que personne n’avoue) De l’utilité des pseudonymes, je vous le dis. Il était pas maso, lui, le Gracq, euh le Poirier, hein monsieur Palmiers ?

Prochain épisode : un point commun entre Flaubert et le grand Louis de Pierre Perrault.

Et je recommande ceci à ceux qui, comme moi, sont abonnés à la mélancolie (sans faire exprès).

rouille

20 mars 2009 § Poster un commentaire

J’utilise ce lieu parfois quand la rouille menace de s’installer, quand le muscle menace de se relâcher un peu trop, annonçant qu’il sera difficile de s’y mettre en repoussant davantage l’échéance. L’écriture est un muscle, n’est-ce pas.

Hier je discutais avec une gentille jeune femme, avenue du Président Kennedy, 16e arrondissement. Pour répondre à ses questions, je lui confiais qu’il avait été très difficile, en m’installant ici, de me retrouver du jour en lendemain sans autonomie et sans reconnaissance, puisque sans véritable travail. Je lui confiais aussi être en train de vivre le deuil d’amitiés dorénavant impossibles à vivre, disons dans la même confidence et la même intimité qu’autrefois, à cause de la distance et des nombreux fuseaux horaires à franchir comme un fossé devenant de plus en plus creux. En nommant tout ça (il est rare pour moi de pouvoir le faire à Paris), je réalisais secrètement à quel point ce lieu, ce blog, là, où je vous écris, est utile, à quel point il est une sorte de pont entre moi-ici et moi-là-bas, une sorte de réconciliation entre les deux, un terrain d’entente, et pour ces raisons, un apaisement.

Et dire qu’au début, je me demandais un peu pourquoi j’inventais cet endroit. C’était ni plus ni moins qu’une question de survie psychique et mentale. C’est devenu très clair aujourd’hui. La vie n’est-elle pas étrange ? Elle nous éclaire parfois bien tard sur des agissements passés. Mon grand-père Louis-Philippe, un homme très charismatique, disait “je me croyais enfoncé dans la merde, et en fait, j’étais justement en train de m’en sortir”. J’ai souvent expérimenté cela.

Tiens, je me croyais menacée par la rouille, alors que j’étais à la vérité en train de huiler la mécanique.

cette crasse portée encore

13 mars 2009 § 5 Commentaires

J’écris ce texte alors que je suis installée (encore) dans le paisible rez-de-jardin de la bibliothèque*, pour un instant la musique du dernier disque de Louise Forestier dans les oreilles. Écouter ce disque ici me plonge dans mille émotions contradictoires. D’abord j’ai beau trouver les paroles de certaines chansons médiocres (j’écoute seulement sept chansons sur onze, jamais jamais ! la première), voilà c’est dit, j’aime ce disque. C’est plus fort que moi. Peut-être parce qu’il me rappelle mon dernier vol effectué en solitaire, en partance pour Montréal l’automne dernier. Sans être convaincue, impatiente au-dessus de l’Atlantique, je zappais les disques au hasard sur le siège devant moi. La chanson “Loin d’ici” s’était mise à se déployer dans mes oreilles, et aussitôt me gagnait le sentiment de retrouvailles, le sentiment de voler droit vers mon amie Françoise**, amie c’est peu dire, âme sœur, par ailleurs féministe engagée – sans être enragée, et qui ne connaît pas ce lieu, faute d’être “branchée”. Cette chanson était un pont qui me menait vers elle et vers moi. Et je retrouve cette émotion à chacune de mes écoutes – parcimonieuses, réservées aux trajets de RER vers la Maison de la radio, aux marches nocturnes vers le 4e étage, aux longs itinéraires de métro – ligne 4 et ligne 14.

Oui je sais vous le savez, au fil de mon acclimatation j’expérimente des sensations inattendues, comme de drôles de bouffées émotives très intenses mais floues, mal localisées, qu’on dirait liées à la misère de mes ancêtres, à la mienne d’il y a quelques années, celle de mes parents (qui ne s’adressent plus la parole depuis l’an 2005, ma mère s’étant révoltée à l’âge de soixante-quatre ans, convaincue après plus de trente ans de loyaux services serviles qu’il valait encore mieux s’y prendre tard que mourir). À la seule pensée du pays perdu j’ai parfois l’amour triste (oui, oui), qui déborde au point de se transformer en petites larmes, presque invisibles, sans que je sache très bien à quoi elles sont dues.

*En pile à mes côtés, mes amis, mes frères et soeurs secrets, que je ne connais pas assez: Saint-Denys Garneau, Blais, Godbout, Aquin (pour les jours tristes). Parfois je ne les consulte pas. Ils ne font que m’accompagner. C’est déjà beaucoup.

**Françoise, la première, sans le savoir, à m’avoir fait croire qu’un ailleurs était possible, à force de nuits de discussions dans un sous-sol crasseux d’une ville tout aussi crasseuse.

au bout d'une lorgnette

5 mars 2009 § 2 Commentaires

Combien de tableaux, de scènes je pourrais décrire ici, qui seraient le reflet d’un regard étranger (de moins en moins étranger mais tout de même), un regard quotidien sur les choses ? La nuit quand le sommeil me quitte, ou bien au cours de divers trajets de métro, j’écris mentalement des textes pour ce blog, réflexions diverses, anecdotes, portraits. Le plus souvent (et c’est sans doute le cas pour beaucoup de gens), ces textes tombent dans l’oubli avant d’avoir pris une forme plus concrète.

Il n’est pas toujours facile de mesurer ce qui vaut la peine d’être écrit. Et au moment où la pensée vient, tandis qu’elle imprègne et teinte tout ce qu’on voit, comme un filtre vissé au bout d’une lorgnette, on croit toujours qu’on ne l’oubliera jamais.

Alors, que pourrais-je raconter ? J’aurais envie ce soir de faire dans l’anecdote.

Depuis mon arrivée à Paris j’ai dû très souvent voir des médecins. Au début, question vocabulaire* plus une foule d’autres détails, cela me plongeait dans une étrange (presque douce) insécurité. Une fille connue par hasard, très timide et gentille, me recommande un cabinet dans un coin paumé (mais tout me paraissait paumé “à l’époque”), à la périphérie du 15e , je crois. Elle me dit “Tu verras, il a une très bonne écoute”. Tout comme j’ai découvert par la suite que cette fille souffrait de névroses diverses et profondes, j’ai pu constater que le médecin en question était un homme un peu dérangé. (Ce que je ne savais pas encore non plus, habituée des CLSC, c’est que la plupart des bureaux de médecin de Paris se situent dans de beaux grands appartements plus ou moins abîmés, avec cheminée et grand miroir ouvragé et vieux parquet verni, qu’on découvre en entrant comme un voleur dans des cours toutes plus mystérieuses les unes que les autres.) Ce médecin-là avait ceci de particulier que son cabinet était couvert d’un tapis très sale et puant, qu’arpentait un petit chien “jappeux”, vous savez ces petites bêtes à poils gris blanc – ou jaunes si le maître fume – longs et ondulés dont on cherche les yeux, et dont nos grand-mères raffolent ? Mais, quitte à vous ennuyer, racontons dans l’ordre. J’étais assise dans la salle d’attente. La porte du cabinet s’ouvre brusquement : un patient en sort, grand type, casque de moto dans les mains, puis un chien jappeux à sa suite qui s’empresse de grimper sur moi en sautillant et bavant joyeusement. Le type au casque quitte par la porte principale, sans interpeller ce que je crois être son chien (toujours sur moi), et le médecin m’invite à le suivre dans son cabinet. Qu’elle n’est pas ma surprise de l’entendre inviter aussi l’animal à nous accompagner dans le bureau. Ainsi pendant toute la rencontre, le doc entrecoupait ses conseils douteux, machos, de “Couché, mon toutou ! laisse la demoiselle tranquille ! Vous savez il aime les demoiselles” etc. Avant de partir, et après avoir payé le prix fort (les médecins en Île-de-France peuvent exiger un supplément sur le tarif normal, fixé à vingt-deux euros), j’ai osé demander à la blague : “Est-ce que tous les médecins de Paris ont un chien dans leur cabinet ?” Pour toute réponse, en ne rigolant pas du tout : “Vous savez on vit dans une démocratie.” Je suis sortie de là les yeux exorbités. Ce n’était pas tant le chien, après tout pourquoi pas ?, et je ne suis pas une maniaque de l’aseptisé, mais cette totale absence d’écoute justement, et cette crasse exagérément odorante, et il me semblait y avoir quelque chose de profondément malsain chez ce type…

Depuis je me rends plutôt dans le 1er, rue Jean-Jacques Rousseau, même si ce nom me rappelle douloureusement Raymond Joly et les Confessions. Pour monter à l’étage, un immense escalier d’hôtel particulier en bois recouvert d’un tapis très moelleux, agréable à fouler. Mais maintenant que j’y pense, j’aime profondément ces aspects bordéliques et approximatifs de Paris. Cependant je ne vous raconte pas mon acupuncteur, rue Lucien et Sacha Guitry… Sur son bureau une montagne de paperasse, boîtes d’aiguilles, bouteilles diverses, et les motifs de la tapisserie qu’on distingue à peine derrière le fatras qui s’y trouve punaisé du plancher au plafond…

* Euh, par exemple, synthroïd devient levothyrox, tricyclen devient tricilest ou bien trinordiol, et j’en passe…

(J’avais bien dit que je ne reparlerais plus de politique canadienne.)

coups d'aile

23 février 2009 § 2 Commentaires

Des heures que le ciel est lourd et sombre. Pourtant il ne pleut pas et il n’est pas très tard. On sent que ce sera bientôt les giboulées de mars. Des billets de train pour Strasbourg (un petit bain frais sans changer de pays), sur un coup de tête. L’envie de bouger : il paraît qu’elle est un trait caractéristique des gens du “Canada”. Je ne sais pas mais c’est vrai que depuis bientôt quinze ans, comme beaucoup d’autres, j’ai brassé de l’air, à grands coups d’aile, sans trop savoir où j’allais par ailleurs. Le but recherché était diablement flou. C’est bien propre à la vingtaine dira-t-on.

J’ai relu de vieilles lettres (elles datent d’il y a cinq ans mais on dirait des siècles). Un vague à l’âme, depuis la lecture, s’est installé. (J’étais vraiment paumée – paumée : j’emprunte cette expression efficace.) Quel sens donner aux difficultés que l’on s’impose ? Sommes-nous à la hauteur ou forçons-nous les choses ? Ces amitiés étaient-elles vraies ? Certains abandons me serrent le cœur. D’autres m’allègent.

Ça y est déjà la nuit s’est installée.

station châtelet

19 février 2009 § 4 Commentaires

Station Châtelet, heure de pointe (c’est-à-dire 18h30), pour rentrer chez moi je descendais vers la ligne 14 au milieu d’une marée humaine. En travers d’un grand couloir, par dizaines ou par centaines ils fonçaient, les humains, à ma gauche, à ma droite, direction inverse de la mienne. Une musique un peu tordue dans les oreilles j’ai eu cette drôle d’impression, comme un souvenir : ce courant dense et rapide me rappelait ces trajets en voiture la nuit en pleine neige abondante, l’illusion d’optique créée par les flocons illuminés par les phares, fonçant vers la voiture. Ou alors je me suis revue traverser l’autoroute Dufferin à pied, tard le soir en hiver, poussée par le vent, avançant moi-même comme un flocon parmi les autres.

La semaine dernière j’apprenais que ma vie allait basculer (non pas grâce à la naissance d’un enfant mais à celle d’un roman). Après quelques jours d’euphorie, et même pendant ces quelques jours, les questionnements et doutes fusent. Parmi ceux-ci : publier en France est-il un acte de trahison ? Nul doute, il y a une contradiction* : d’une part je voudrais contribuer à ma modeste mesure, de l’autre je déserte un peu, en tout cas pour encore quelques années.  Mais enfin s’il y a des contradictions, certains sentiments se renforcent. Je ne me suis jamais sentie si près du pays que j’ai quitté que depuis que je l’ai quitté (passion amoureuse…?), et je ne pourrai jamais renier mes origines. Elles façonnent ce que j’ai à dire et ma façon de le dire. Venir à Paris c’est avant tout avoir choisi quelqu’un, et c’est surtout profiter de l’abondance (pour rappeler la boulimie d’Hubert Aquin dans ses années parisiennes). Tout ce savoir accessible, ce temps qui ne s’étire pas de la même façon, la valeur accordée à la culture. Tout cela à glisser dans un sac à malices en attendant la suite… Cette abondance ne m’empêche pas de souffrir régulièrement au constat du gouffre d’ignorance se creusant entre la France et le Québec.

* Mon prochain projet tentera d’aborder ces contradictions. Enfin c’est ce que je souhaite. Par les temps qui courent je me plonge (avec délice et douleur) dans des lectures québécoises à la bibliothèque. Je me crée une bulle boréale au milieu de Paris.

ciel-écran

16 février 2009 § Poster un commentaire

Ce matin le ciel est blanc au-dessus de Paris. Blanc opaque, sans neige bien sûr. Et la lumière ne passe pas. Sous ce ciel-écran on dirait qu’il n’y a plus de saison, que les aiguilles ne tournent plus sur les montres ou les pendules.

Il n’y a pas si longtemps, je pouvais sortir dans ma cour-foutoir de la métropole québécoise pour goûter aux changements de saison, si marqués. Et je me plaignais malgré tout de devoir vivre ces intenses variations en pleine ville, me sentant trop loin à mon goût de (pardonnez l’expression surannée) “l’action de la nature” difficile à percevoir dans les fêlures de l’asphalte et craques de trottoir. Les bouquets de lavande presque miraculeux de la voisine avaient beau sentir bon, ils ne me rappelaient pas l’odeur de trèfle de mon enfance. Aujourd’hui pourtant je regoûterais avec délice au café du matin, dehors, sur la ruelle, mon chat sur les genoux. (Peut-être pas s’il fait moins-vingt, je vous l’accorde…) Je ne pensais pas qu’un jour je vivrais dans la constante attente d’une rupture de saison qui ne viendra jamais. C’est curieux, cette attente est physique, profondément ancrée en moi (en nous, sans doute), irraisonnée. J’attends l’hiver qui ne vient pas vraiment, et le printemps.

Ça va, je suis bien ici. Mais. Elle est pour quand, cette cabane au Québec ?

img_0826

à la mesure d'une volonté

2 février 2009 § 4 Commentaires

Avec le temps l’impression d’étrangeté s’estompe, l’exil se tranquilise. En suivant de près la politique canadienne depuis mon départ j’ai de plus en plus le sentiment d’avoir abandonné (en pratique et non en théorie) un navire en train de couler. On aura beau dire que ce qui se trame en France n’est guère mieux (la droite demeure en force, ou du moins c’est ce qu’on parvient à nous faire croire à grand coup de fric), la ville que j’habite me semble fidèle à sa mission habituelle : elle est un véritable abri culturel, et ceci est incroyablement rassurant. S’il y a une “façon de faire” à respecter au quotidien, dans les cafés ou ailleurs, quand on veut éviter les grincheux, pour le reste, on peut bien dire que le pays ouvre la porte aux différences en matière de culture. J’aurais beau patauger, me démener comme une diablesse, je ne recevrais jamais la moitié de l’appui que j’obtiens en ce moment pour mon travail si j’étais au Québec. (Il y a évidemment une question de moyens financiers en place, mais bon…) C’est un curieux paradoxe. La France a beau avoir ses tendances au racisme et à la pédanterie, elle valorise, vraiment, la culture. Elle passe outre mon accent (qui refuse de disparaître) et m’invite à créer à la mesure de ma volonté.

Le Québec (si aliéné – au sens d’une personnalité altérée) pourrait-il un jour se donner les mêmes moyens ? en proportion ? Ça demeure mon plus grand souhait. On semble pourtant s’éloigner de plus en plus de cette mission. Et ce n’est pas James Moore, ni la couronne britannique, qui y changera…

Où suis-je ?

Catégorie impressions parisiennes sur notes obliques.