Pépins de pomme

22 juin 2007 § 3 Commentaires


Je remédiais à l’immobilisme qui me tuait en déplaçant régulièrement les meubles de ma chambre. Il me semblait alors donner naissance à toutes les possibilités. Je me souviens de l’excitation au réveil : être surprise de se trouver dans cet angle de la pièce, nouveau, jamais tenté avant. Avec les rêves d’ailleurs et les livres, ça suffisait, puisque j’étais petite.

J’imaginais une valise. Tout observer, tout consigner dans un carnet de notes. Et je jouais à me perdre tandis que ma mère se berçait en priant, en silence, sans énergie. J’imaginais l’explosion de cette famille nuclaire. J’ignorais que j’en étais le noyau, pépin de pomme, et qu’un jour en me déplaçant dans le mouvement perpétuel dont je rêvais, je provoquerais justement l’éclatement final.

L’explosion dépassa toutes mes attentes, tout comme le tourbillon incessant au centre duquel je me trouvai par la suite, que je ne veux pas quitter.

Trèfles à trois feuilles

18 juin 2007 § 1 commentaire


Il fallait enlever les jeunes pousses sur le tronc des norway maples et des frênes, pour en faire des arbres forts qui iraient bien droit vers le haut. Il fallait prévoir ce qui ne se voyait pas.

J’aimais courir en robe de nuit dans la rosée tombante. J’aimais savoir ce qu’elle annonçait. J’ai appris à regarder le ciel au couchant pour connaître le temps du lendemain. J’ai préparé des châteaux forts pour insectes qui n’ont pas apprécié malgré le sucre. J’ai voulu rejoindre les grenouilles du ruisseau Rimbeault, chasser les Riendeau et les frères Papillon, fils de voleur. J’ai voulu voir le mangeur de canards, aussi gros qu’un loup, grand duc de la nuit : j’ai été déçue. J’ai nourri les colverts et leurs femelles de restes de maïs en épis, le soir, à la brunante. J’ai nourri les lièvres de R***, et son mouton qu’on a tué plus tard et fait griller. J’ai vu ce même R*** assommer ses mauvaises poules sur le mur de la grange.

J’ai marché longuement dans la poudrerie sur la rivière glacée, puis ce fut celle des trottoirs de la capitale, puis encore de la métropole, en portant les courses d’une maisonnée improbable. J’ai beaucoup avalé de nouveautés.

Maintenant j’arpente les souterrains d’un autre monde. Il n’y a plus l’odeur de trèfles mais celle des marronniers en fleurs ou de l’urine des fêtards. Les maîtres Robillard ou Kosulja dorment sur des bancs publics et cachent leur dernier litre de rouge.

Prunes bleues

15 juin 2007 § 4 Commentaires


Je me souviens des prunes bleues succulentes. Elles se faisaient de plus en plus rares, d’année en année. Le feuillage se clairsemait d’été en été, se tachetait davantage. Il fallut un jour abattre l’arbre. Il était atteint d’une maladie inconnue. Je me souviens du bois foncé qui brûlait un soir, et du vide alors créé dans le verger qui était déjà pauvre. Une absence, et je pouvais poser le pied sur le tronc tranché légèrement enfoncé dans le sol, une sorte de souche cachée, un curieux creux, solide. C’était ce qui restait de l’arbre.

Je pouvais me souvenir. Les prunes bleues devenaient noires quand je les frottais sur ma petite veste. Et leur chair était presque rouge. Jamais je n’ai goûté les mêmes par la suite. J’ai dansé sur un pied, quelques années, sur le reste de l’arbre enfoncé dans l’herbe. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus trace de lui, qu’il ait été avalé par la terre.

J’ai en mémoire son écorce noire et luisante, tachetée de champignons friands de mort, qui brûlait lentement. Il avait fallu penser au prunier sauvage, au pommier nain, et aux pommes d’hiver, au mélèze qui les abritait tous de sa hauteur, au noyer le plus lent du monde : verger minuscule qui suffisait à faire danser, même en portant un creux.

Misères

12 juin 2007 § 1 commentaire


J’ai trempé mes mains dans de l’huile sombre, puante, et les ai égratignées à la laine d’acier. Écrasé des centaines de nids de fourmis sans savoir. J’ai couru jusqu’au bois, à la noireté. Puis sans *** sur les trottoirs chics.

J’ai astiqué les livres, les ai emballés au cellophane, caressés, lus, déballés, reçus, retournés, détestés, ignorés, dévorés, envoyés. Résumés. Critiqués. Pour des dames ou des messieurs. Pour trois fois rien. Pour des misères.

J’ai éternué avec grâce.
J’ai hébergé une fois mademoiselle Lili. J’ai dû faire adopter Nana. J’ai fait pousser des herbes hautes. Quatorze fois j’ai cherché ma maison. J’ai pleuré dans les institutions financières et les couloirs souterrains du savoir. J’ai fait mourir nombre d’espoirs dans la métropole. Il a fait très chaud, et très froid. Il a fait bon au coin du feu.

Je n’ai pas appris la deuxième langue.

Je traverse l’Atlantique à la nage. Non. À la petite cuillère.

Je cherche une forêt. Une raison.

Perroquet sur l'avenue

6 juin 2007 § 1 commentaire


Puis il y eut ce matin-là où j’étais encore une fois en retard. Nous étions quelques uns à attendre impatiemment le car, à en voir des mirages. Un homme, un peu plus loin, arrosait son perroquet. On suffoquait, tous en moiteur, à l’exception de la bête verte, idiote, juchée sur le bras de l’homme très chic sur l’avenue, marchand de tapis. Il vaporisait de l’eau fraîche en petits jets un peu partout sur l’animal comme il aurait caressé sa maîtresse. Aussi je m’approchai et lui demandai de m’asperger, un peu. Il hésita, puis me répondit, soulagé: voilà votre autobus. J’insistai, devant ce corps étrange. Il était très large, avait les joues pleines, les mains fines, des yeux rieurs mais qui n’ont simplement pas l’habitude.

De la terre sous les ongles

4 juin 2007 § Poster un commentaire


On voudrait s’endormir le soir avec encore un peu de terre noire ou bien de terre glaise sous les ongles. Un film de sable sec sur les avant-bras. Des restes de la journée. Des preuves.

Des odeurs de corps, des corps puants de vie.

(Être si près du but qu’on ne le voit pas.)

Je m'appelle Hermine

29 Mai 2007 § Poster un commentaire


… et je m’amuse à façonner la muse du peintre. Le résultat sera pour le moins étonnant. Peut-être effrayant. La muse de chiffon finira dans le jardin pendant la fête, sur sa tête de peluche une bouteille fracassée. Elle aura déçu le désir du maître malgré son parfait silence.

Étrange Kokoschka.

Bouteloue grêle

22 Mai 2007 § Poster un commentaire


Oryzopse hyménoïde.

Muhlenbergie à tige carrée.
Barbon fourchu.

Avoine du pauvre.

Sporobole à fleurs cachées.
Sporobole à fleurs inégales.
Fétuque à touffes bleues.
Brome penché.
Brome sans barbes du Nord.
Pâturin glauque.
Pâturin rude.

Espèces indigènes, où êtes-vous ?

Passage

18 Mai 2007 § Poster un commentaire


La compagnie d’une prétentieuse, s’il y a du bon vin, se supporte.

Amusant passage là où je ne suis pas, pour constater mon existence en négatif, et ce qu’il me reste.

Un mort-vivant, devant, portant un sac à roulettes à motif bovin. Puis une veste en velour impatiente de quitter le wagon.

Les gens rentrent chez eux. Moi aussi. Rue de *.

Le malheur de la pauvreté:

18 avril 2007 § 2 Commentaires


La poésie. Maintenant qu’on habite en elle, en la ***, peut-être faudrait-il laisser couler, cesser de lutter, ne plus être contre elle, mais à même elle.

Et puis il s’agit de folie. On a toujours été à deux doigts d’elle aussi. Elle nous regarde du fond de la salle, appuyée contre le mur, dans un bar enfumé; elle était déjà là à nous guetter, dès les premiers gestes libres, à la naissance des seins. Maintenant qu’on est déracinés, elle nous observe cette fois appuyée contre la pierre d’un coude de la rue ***, dans ses habits échancrés et criards. Elle menace la beauté simple et délicate de cet ***.

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