le rien qui foisonne

29 janvier 2009 § 1 commentaire

Jour de grève générale. Mon imagination ? il y avait une sorte de fébrilité dans l’air, hier soir. On aurait dit la veille d’une grande fête. Cet après-midi tous les mécontents iront dans la rue. À Paris ça fait beaucoup. À Paris le mécontentement prend des allures de fête.

Un regard sur mon bureau. Je travaille entourée (cernée ?) de souvenirs. J’ai parfois l’impression qu’ils me guettent. Je me répète un peu, sans doute. Mes rêves sont peuplés de fantômes à cheval sur deux pays. J’y formule souvent ce que je regrette de n’avoir jamais dit, ou ce qu’il ne m’a pas été permis de dire. Une manière un peu factice de rattraper certaines erreurs, factice mais qui allège.

À la bibliothèque, hier, je relisais “Un homme qui dort” de Perec. J’aime bien ce livre où “il ne se passe rien”, où le rien est en vérité si foisonnant. Il m’est arrivé, libraire à Québec (je devais avoir vingt-trois ou vingt-quatre ans), d’avoir été débordée de dossiers, le dos rond, assise dans un bureau sans fenêtre, et de me sentir malhabile sous la pression. Comme antidote à ce poison j’avais trouvé cette petite carte-citation de Perec, avec sa bouille fort rigolote, fort échevelée : “Il ne se passe rien, en somme.” Chaque fois que ça chauffait sous le capot, je jetais un œil sur la carte-citation et je m’envolais, légère comme une plume, au-dessus de ces dossiers au fond tellement dérisoires. Je ne savais pas qu’un jour il y aurait autrement plus de pression, et que cette petite citation n’allait pas disparaître de ma mémoire.

Je me souviens aussi d’avoir voulu convaincre ma mère, petite, que le rien, au fond, n’existe pas. Malheureusement j’ai oublié quels étaient mes arguments. Par contre je me souviens de l’expression paniquée de ma mère.

le flou

2 janvier 2009 § Poster un commentaire

Le ciel est bleu sur Paris, et ce matin il neigeait presque pour la peine.

Quelle curieuse affaire que la distance géographique : contraste d’odeurs, de la musique des voix, d’une Histoire ignorée, avec ses contradictions. Et comme les jeux de regard au-dessus des tables, ici maintenant où je travaille, sont significatifs d’une distance immatérielle (incalculable). Je suis fascinée, obsédée par ce qui ne se calcule pas.* L’ennui s’installe quand je deviens si habituée à un état de chose qu’il me devient possible de tirer de lui des lois quasiment infaillibles.

Par chance il y a la capacité de désobéissance.

*Il me semble que c’est de cette fascination que m’est venu le goût des livres.

aperçus rue Mouffetard

29 octobre 2008 § Poster un commentaire

la provincialissime

12 octobre 2008 § Poster un commentaire

Dans cette ville, le sourire féminin est une immense porte ouverte. Autrement dit, il serait à bannir envers l’autre sexe pour qui veut avoir la paix (à moins que ça ne soit avec votre boucher ou votre fromager). J’en ai fait encore une fois l’expérience il y a quelques jours.

Abonnée du rez-de-jardin de la BnF, je recroise tous les jours souvent les mêmes chercheurs. Un parmi ceux-là me paraissait sympathique pour l’avoir entendu rire et discuter discrètement (il m’a semblé que c’était d’une manière intelligente) avec les bibliothécaires à plusieurs reprises, démonstration chaleureuse plutôt rare. Le hasard fait que cet homme et moi aimons travailler dans le même coin de la même salle ; nous réservons des places toujours relativement près de l’extrémité ouest. Ses cheveux gris et son visage m’indiquent qu’il fait au moins deux fois mon âge. Un matin je décide donc qu’il est sans risque de le saluer (je me disais même qu’il s’agissait de la politesse la plus élémentaire). Erreur. Il finit par me rejoindre quelques jours plus tard près des bornes Internet pour me saluer et me poser quelques questions sur mon travail. Je comprends tout de suite que j’aurais dû l’ignorer comme le font tous les autres autour de moi et comme j’ignore moi-même tous les autres. Il semble que mes salutations aient été perçues comme un intérêt, comment dire, sexuel, de ma part. Je décide alors de revenir à ma retenue habituelle et de mise.

La semaine suivante il vient me demander discrètement comment je vais et si le travail avance bien. Alors je réponds très brièvement, et lui retourne ses questions, en tentant de me rendre amicale. Je constate avoir échoué (en ayant imaginé pouvoir m’en faire un ami) quand il vient me proposer de boire un café en balbutiant de timidité. Je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas osé refuser. Peut-être pour pouvoir nommer clairement un malentendu, le décortiquer, comprendre avec lui. Je l’accompagne donc dans une pièce fermée, bruyante, où les chercheurs viennent se restaurer. Il m’invite à m’asseoir et m’offre un café. Je m’empresse d’évoquer (discrètement mais clairement) les activités de l’homme que j’aime pour bien lui signifier que je ne suis pas là en train de lui faire la cour… Ça ne semble pas tout à fait le décourager. Il me parle de théâtre, de solitude, nous parlons d’exil. Il sait depuis le début que je suis “canadienne”. C’est alors qu’il fait un énorme faux pas : “Excusez-moi mais, il faut que je vous dise, j’adore les provinciales.” Je tourne tout de suite son commentaire en dérision : “Ah oui, je vois ce que vous voulez dire. Et moi, en plus, vous le savez, je suis provincialissime, puisque je viens de la Belle province.” Il rit un peu jaune et me dit ensuite savoir distinguer au premier coup d’œil les provinciales des Parisiennes – je ne peux pas dire pure laine – pure sucre.

Alors là je suis très intéressée par le discours de mon nouvel ami (!). La suite: “Oui, je les reconnais tout de suite par leur démarche, par leurs manières.” Je ne me démonte pas, gardant mes meilleures cartes pour la fin, prenant mentalement des notes. Je lui demande alors s’il a déjà visité l’Amérique. “J’ai très peur de l’Amérique… euh, pourquoi ? Bien, ils vivent selon un code que je ne connais pas.” Sujet brûlant pour moi : les codes. Nous sommes tous les deux d’accord sur la grande complexité du code français, ou plutôt parisien. En feignant d’être naïve, je lui raconte : “Alors là, je ne maîtrise pas du tout le code français, même après deux ans. Par exemple, il y a deux semaines je souriais simplement à un bibliothécaire puisque je le vois tous les jours : quelques heures plus tard il venait m’offrir de le rejoindre à sa pause-café, croyant que je le draguais !” Mon interlocuteur de rougir de malaise. J’ajoute : “Quand je vous ai salué l’autre jour, j’agissais le plus naturellement du monde, me disant qu’il est hypocrite de faire semblant que nous ne nous sommes jamais vus alors que nous travaillons tous les jours à quelques mètres l’un de l’autre.” Lui de rétorquer avec conviction qu’une Parisienne ne regarde jamais un homme dans les yeux, et que c’est bien à ce signe qu’il m’a su “provinciale”. “Mais, vous ne trouvez pas que c’est horriblement triste ? Moi, comprenez bien, je ne veux pas me priver d’observer les gens. Ils m’intéressent. Hommes ou femmes. Enfants ou vieillards. Fringants ou malades. Être privé du choix d’un regard, ou de sourire seulement parce qu’un bon matin j’en ai envie, signifie pour moi ne pas être libre. Et puis, vous ne trouvez pas difficile qu’une femme vous ignore ?” Alors là : “Non, ça m’excite. Je me demande alors ce que je pourrais bien tenter de faire pour qu’elle daigne enfin me jeter un regard !” Oui bien sûr, je vois.

Plusieurs choses pressenties se sont alors confirmées. À Paris, la femme souriante est soit :

  1. une imbécile
  2. une provinciale
  3. une allumeuse
  4. toutes ces réponses

Je suis désolée, mais moi je propose de compliquer les choses, de semer le doute encore davantage. J’aime sourire à quelqu’un (et qu’on m’adresse un sourire) et que cela puisse demeurer énigmatique. N’est-ce pas bien plus rigolo ? À la vérité, je choisis de ne pas adopter le code parisien parce qu’il m’ennuie au plus haut point :

– Mmh. Je suis désolée, monsieur, mais je continuerai sans doute de vous saluer et vous sourire.
– Attention, cela vous engage peut-être à quelque chose…
(soupir) Qu’est-ce que c’est triste, Paris.”

Il m’invite derechef à l’accompagner au théâtre le soir-même.  ???!!! “Excusez-moi, je vous ai souri et salué, j’ai apprécié cette conversation, sans que cela ne change quoi que ce soit au fait que je ne suis pas disponible. Bonne journée.”

J’ai dû un peu malgré moi adopter ce soir-là le fameux code. Je l’ai ignoré en quittant la salle. Il s’en est trouvé sans doute plus excité mais surtout plus seul que jamais.

John W. Charlemagne

19 septembre 2008 § Poster un commentaire

Il m’arrive de ressentir une nervosité toute la journée, et sans raison apparente. Dans ces moments-là je me sens aux aguets, sur le qui-vive, comme si je traversais un boulevard à six voies à l’heure de pointe, sur feu rouge. Est-ce l’effet de Paris ? Cela ressemble à un trac, comme si toute ma vie ici était un numéro théâtral, comme si je devais mettre de côté quelque chose de naturel, suspendre mon moi québécois, le remiser sur un vieux cintre déglingué.

Simple anecdote. Depuis un an la même jeune femme me coupe les cheveux, et depuis un an nous nous vouvoyons, alors que nous avons à peu près le même âge. Chaque fois j’ai envie de la tutoyer parce que je l’aime bien. Chaque fois je me retiens, parce que le son qu’il en résulterait ne serait pas français. (Je fais résonner le “tu” dans ma tête et quelque chose cloche, alors qu’à Montréal ce serait naturel.) Mes phrases deviennent hachurées. Et alors je me sens étrangère jusque dans mes os. Tous les autres autour disent “vous”;  même entre collègues on vouvoie une nouvelle employée. Suis-je la seule à laisser un pourboire ? J’en ai l’impression, je n’en suis pas sûre. Suis-je la seule à garder mon sac auprès de moi ? Oui. Mon petit doigt me dit que si mon sac ne contenait pas mon passeport canadien, je le laisserais comme les autres au vestiaire. Je protège un reste de mon identité. Alors qu’elle ne veut rien dire.

Au cinéma je ne ris pas en même temps que les Français autour de moi. Et ce qui les fait rire ne me fait pas rire. Très souvent, et pour la première fois de ma vie, je m’esclaffe seule dans une salle. J’ai remarqué que les Français (je généralise bien sûr) n’aiment pas que le héros soit en situation rabaissante. Dans un vieux Lubitsch, le millionnaire apparaît ridicule juché sur un grotesque pédalo : je suis la seule à rire. Le nul de l’histoire, l’idiot déjà bas est rabaissé ? C’est le délire à en pisser alors que je n’y vois à peu près rien de drôle. Souvent aussi je m’amuse des sous-titres français, truffés d’étranges traductions. La semaine dernière, dans une comédie musicale, on y remplaçait le nom de John Wayne par celui de Charlemagne. Sacré cow-boy, ce Charlemagne. Nos références diffèrent. En mille détails qui paraissent anodins au premier abord, et qui finalement peuvent en dire long.

(Je croisais des Québécois au jardin du Luxembourg. J’allais faire “Hé ! Hé ! Salut, lâ, ma gang de vous autres !” mais leur survêtement sport fleurant la ville de Laval à plein nez m’a retenue. Au bureau de poste le plus près de chez moi ? une Québécoise qui me dit faire de la traduction. J’avais reconnu son accent (je deviens une pro à cet exercice complètement inutile) et lui demandait si elle habitait comme moi le quartier. Elle se met à faire la snob comme une chef, en secouant sa belle mise en pli d’un air dédaigneux : “Moi ? Je détêêêeeste ce quartier ! Je préfère de loin Montparnaâaaaasse ! Au moins, on y trouve des bistrots !” J’avais envie de lui dire : “Et les chiens, je suppose qu’ils ne chient pas, à Montparnasse ? Ou alors leur merde sent la rose ?” Voilà pour le Québec d’ici, plus parisianisé que le parisiennissime parisien. On repassera.)

Alors sans doute que le trac d’aujourd’hui est ce sentiment (imposé) d’être étrangère. Par moments, c’est une ivresse. Par d’autres moments, c’est encombrant. Je voudrais ne plus me questionner pour des bagatelles,  passer inaperçu tout en étant moi-même. J’aime cette terre d’accueil où il est naturel de gueuler pour réclamer ses droits. En même temps jamais je ne me suis sentie aussi américaine. Oui mais de quelle Amérique ? L’Amérique des fromages au lait cru, l’Amérique d’une poignée de gens, une goutte d’eau douce (ou d’amertume?) dans un océan.

Océantume. Tu me tiens.

ces accoudés au zinc

14 septembre 2008 § Poster un commentaire

Après mon dernier billet un peu agressif, il me semble que je dois apporter quelques précisions. Si j’ai été cruelle c’est que la pression sociale qui s’exerce dans un certain milieu huppé (que je côtoie rarement à vrai dire, milieu que je n’ai jamais approché auparavant, pas même aperçu de loin) est violente, même si elle ne représente que quelques instants éparpillés de-ci de-là. Rétablissons donc les faits. J’aime et j’ai toujours aimé les soirées nocturnes. J’aimerais pouvoir lire William Gaddis dans sa langue : mon attachement à la langue française ne signifie aucunement une haine envers la présence anglophone au Québec ou envers l’anglais, langue qui contribue largement à faire de la “culture québécoise” ce qu’elle est, si elle est particulière. J’aime parfois qu’il y ait polémique. Ce qui me plaît moins c’est qu’elle puisse souvent ne laisser aucune place à l’humaine erreur, à l’imperfection, au flou des sentiments. Je ne vois aucun intérêt aux tartines de connaissances pour écraser autrui, aucun intérêt non plus à commenter pendant une heure la beauté des bottes en peau toutes neuves d’un convive, dessinées par je ne sais quel grand nom (ça c’était au printemps dernier). Et je crains beaucoup les faux-semblants, surtout les richissimes s’affichant bohémiens, parce qu’ils se moquent de l’angoisse du pauvre tout en jouant au pauvre.

Il faudrait, pour me racheter un peu, ou pour calmer le jeu, évoquer tout ce qui est agréable ici. Il y aurait beaucoup à dire. Mais les lettres envoyées sur ce blog servent souvent de soupape…

Allez, une petite énumération de ce qui me manquerait si je quittais cette ville, ce pays : les sens interdits qui ne sont pas vraiment interdits, les gens qui grignotent le bout de leur baguette en rentrant à la maison le soir (je le remarque très souvent et je ne sais pas pourquoi, ça me charme), les voitures stationnées en tête à tête d’un même côté de la rue, le “bonjour” qu’on vous adresse dans l’ascenseur ou en entrant dans un café, les marchés où l’on peut demander une pêche ou n’importe quel fruit en indiquant le dégré de mûrissement voulu au jour près: “pour aujourd’hui” ou “pour demain” ou “pour mercredi”,  les pépés qui sirotent leur verre de blanc à 10 h 30 du matin accoudés au zinc du bar-pmu du coin en discutant de tout et rien, la couleur chaude des immeubles haussmaniens crèmes à la tombée du jour, la lenteur et la générosité des soupers, les Picards royaumes du surgelé (est-ce par nostalgie de l’hiver ?), l’habit noir et blanc des garçons de café, les petites dames coquettes au marché Jeanne d’Arc le dimanche, le héron libre du Jardin des plantes, le thé et les gâteaux de la Grande mosquée, les marchands de perruques africains et leurs vitrines troublantes, les manifestations bigarrées, le dôme laiteux du siège du parti Communiste, l’horloge de la gare de Lyon, l’atmosphère de la rive droite, et j’en passe.

frencher l'orignal

8 septembre 2008 § 3 Commentaires

(Cette fois je n’aborderai pas des questions politiques. Ce qui se prépare est trop navrant, et même pour ceux qui regardent de loin.)

Un soir, récemment, un “dîner” par accident (j’oserais dire par erreur ?) chez d’authentiques gosses de riche parisiens. (D’entrée de jeu il faut précisier que par ici, l’heure à laquelle vous êtes conviés est proportionnelle à la “situation” de vos hôtes. Autrement dit, nous étions invités à venir manger après 21 h.) Des gosses parmi ceux qui camouflent leur sens inné de la hiérarchie sous une apparence de bohème, de ceux qui peuvent se permettre de vous recevoir pieds nus avec des vins de plus de vingt ans d’âge (un grand-père qu’ils n’ont pas connu était millionnaire). Ils habitent une cour bruyante, laquelle abrite d’autres “artistes” de même acabit, célèbres dessinateurs aux pions judicieusement positionnés sur l’échiquier parisien, écrivaillons à la mords-moi le nœud, etc. Une soirée sidérante. Je ne m’en remets pas. (J’exagère un peu.) C’est donc là que se cachent les imposteurs. Tous dans une cour du onzième, dans un quartier faussement pauvre, à mille lieues (on dirait) des bohémiens qui ne font pas exprès, qui peuplent le ghetto de Château Rouge ou de Belleville.

Ces philosophes vous assènent leurs vérités truffées de lieux communs. Ils vous parleront de la fin de l’intériorité en levant le poing et le menton, fin qu’ils observent par simple processus de projection. Peut-être n’ont-ils pas tort, mais force est de constater que leur vie, en effet, évacue toute possibilité de mise en valeur de cette intériorité. Celle-ci est bien morte pour eux parce qu’ils peuvent se permettre d’oublier qu’elle existe, fort occupés qu’ils sont par l’enveloppe extérieure de toutes choses. Je n’ai jamais vu des jeunes gens être aussi dupes de leur propre superficialité. Ils camouflent leurs électroménagers en stainless derrière des rideaux en tissu, en s’inquiétant du bilan carbone du poêle à bois allemand dont ils s’apprêtent à faire l’acquisition.

Et ces jeunes gens propriétaires d’un appartement valant plus d’un demi-million d’euros tombent des nues (presque de leur chaise) lorsqu’ils apprennent que les Québécois ne parlent pas tous parfaitement anglais. (Et si la question a été abordée c’est bien parce qu’ils l’ont cherché en me harponnant au détour d’une conversation pendant laquelle je restais obstinément silencieuse.) Ils ne comprennent pas que le fait de pouvoir vivre en français puisse être, quelque part sur la planète où règne le maringouin, un privilège, déjà, et ensuite, durement acquis (s’il l’est). Quand je parle de survie francophone en Amérique loin d’être assurée, on a envie de me répondre “mais parlez donc tous anglais puis cessez de vous plaindre, putain” ***, on se contente de me rétorquer que j’oublie scandaleusement les Antilles ! Oh pardon, excusez-moi d’oublier vos départements où il fait bon aller siroter votre ti-punch une fois l’an… C’est parce que, bon, je vous parle d’une île d’un million sept cent mille kilomètres carrés que vous refusez de voir (si l’on oublie les traîneaux à chien et le sirop d’érable) sans doute parce qu’elle signifie quelque part votre défaite. Excusez-moi si je vous dérange…

Encore une fois. On est ici difficilement curieux de ce qu’on ne connaît pas. On me questionne mais on s’empresse de contredire ou de débattre pour prouver aux convives qu’on y connaît sacrément quelque chose. Questionner, apprendre, c’est un peu chez eux s’abaisser en s’avouant ignorant. Je ne dis pas que l’absence de débat est préférable, et je ne dis pas que mes connaissances ou opinions concernant la belle province valent de l’or (mes origines moins que modestes les colorent d’une façon qui n’est sans doute pas la meilleure). Mais il ne faudrait pas toujours que gentillesse ou curiosité riment avec stupidité. Les soirées, ici, pour faire joli, se terminent au milieu de la nuit, et elles sont épuisantes. Ce sont des heures de concours et d’examen, où règnent le “enfin” et le “voilà” (vous les enlevez et il ne reste qu’un squelette de conversation tout maigre qu’il serait aisé de résumer). Le plaisir est de détrôner Claude Lévi-Strauss pour provoquer, d’élever aux nues une fois de plus Deleuze et Derrida. Vous vous réveillez inévitablement le lendemain avec un de ces maux de bloc… Et la forêt vous manque en ostie. Vous auriez même envie de frencher un orignal.

*** C’est vrai, après tout, pourquoi pas? On n’y a jamais songé.

euh

30 juillet 2008 § 10 Commentaires

Si j’avais un peu de cran aujourd’hui, j’écrirais sur ce que peut signifier la fin du droit de sourire sur les photos d’identité. J’écrirais sur les drôles d’oiseaux qu’on voit déambuler à Paris au mois d’août, en l’absence de la plupart des franciliens travailleurs. J’écrirais sur la disparition du son “in” et du son “è” dans l’Hexagone, qui expliquent une certaine catégorie de fautes de français que l’on trouve partout, même dans les livres les mieux édités (confusion entre temps conditionnel et futur simple par exemple). J’écrirais mon impression sur ce papier lu dans Le Devoir ou ailleurs je ne sais plus, qui faisait recension d’un commentaire de Paul McCartney affirmant à quel point il a aimé faire son spectacle québécois : je me dis qu’on a tant besoin, au Québec, d’être rassurés sur notre valeur, et j’ai parfois l’impression désagréable de trop ressembler à mon pays sur cette question… (“Oh oui, dites-moi, dites-moi que je suis à la hauteur, pour que je n’aie pas à m’en convaincre moi-même, en travaillant, par exemple.”)

Je repense souvent à ce commentaire entendu à la radio il y a un an environ, à l’inauguration de la nouvelle fontaine soulignant le 400e anniversaire de Québec (à moins qu’elle n’ait été érigée pour une autre raison?, je ne sais plus). Une dame, participant à une sorte de vox pop, déclarait très émue : “ C’est tellement beau !, c’est pas mêlant [sic ?], on se croirait dans un autre pays ! Ce commentaire spontané, de même que la réélection systématique du boursouflé Charest, me fait douter d’une progression de la confiance en elle-même de la société québécoise depuis la fameuse tranquille révolution. Pourtant, c’est vrai, et en France on me le chante sur tous les tons, sur bien des points la belle province est un paradis sur Terre, une sorte de juste milieu entre l’american way of life et la french attitude. Je ne compte plus combien de fois on m’a dit depuis mon arrivée (et même une agente d’intégration à l’obtention de mon titre de séjour) : “ Vous êtes du Québec ? Mais pourquoi diable vouloir venir vivre en France ?? ” (J’ai volontairement omis de mentionner à l’agente que je revendique, en quelque sorte, le statut de réfugiée de la culture. Et que j’en avais marre d’attendre infiniment le 55 coin Bernard et Saint-Urbain pour le voir arriver trop plein.) Je ne compte plus, non plus, le nombre de fois où une personne que je ne connais pas m’a dit se sentir personnellement interpellée par le Québec : ses grands espaces, sa simplicité, ses sourires, et surtout, surtout, grand dieu (et malgré ce que certaines commissions semblent révéler), son ouverture… Et nous, pendant ce temps, nous réjouissons de la beauté d’une fontaine grotesque nous donnant presque l’illusion d’être dans un autre pays? Quelle drôle de société un peu molassonne. Et comme elle me manque !

la bohème cosy

18 juillet 2008 § 1 commentaire

Il y a de ces poètes à la sensibilité douteuse. Il est de ces gens qui, lorsqu’ils vous confient leurs douleurs, vous donnent l’impression d’être capables d’empathie, et qui pourtant n’ont de points névralgiques que pour les leurs. Il y a de ces poètes qui s’apitoient sur eux-mêmes et qui, sous des airs de vous demander trois fois rien vous demandent en fait la lune sans jamais que vous ne puissiez vous en apercevoir à temps. Ces poètes n’ont d’émerveillement, au fond, que pour ce qui leur rappelle ce qu’ils sont. Sous des airs de détachement et de bohème cosy juste ce qu’il faut, ils ne demandent qu’à être rassurés par la vision du reflet de leur propre contentement dans une glace; ils se cherchent dedans vous et seront déçus s’ils ne se trouvent pas.

Et pourtant lorsqu’ils ouvrent la bouche, ces poètes aux vêtements pré-usés, à la pauvreté drôlement confortable (derrière laquelle se cache souvent la bourgeoisie la plus sourde), sont non seulement entendus mais écoutés, non seulement remarqués mais véritablement admirés. Et pourtant leurs discours sonnent creux et ne peuvent tenir que dans une absence de véritable matière au doute.

J’ai croisé une ou deux fois l’un des membres de cette société des poètes bourgeois. Il me confiait ses peines et, par chance ce soir-là, aussi ses enthousiasmes. Cependant dès que j’osais intervenir, et à tous les coups, je voyais ses yeux se retourner vers l’intérieur, plus exactement se tourner vers lui-même, ou bien chercher à fuir mes yeux, et sa bouche avaler hypocritement un baîllement. Il se cherchait dedans moi, et déçu de ne pas se trouver, il s’ennuyait. J’aurais dû lui tendre un miroir et me taire. Derrière ce miroir, cachée pour ne pas l’offenser, j’aurais tenté le dialogue avec un livre.

jeu de l'oie

11 juin 2008 § Poster un commentaire

Quelque chose a changé dans le petit théâtre. Depuis des semaines je n’aperçois plus le vieil homme lire assis au bout du siège de son fauteuil, et je ne vois plus le jeune professionnel d’au-dessus rentrer tard le soir après le coucher de l’enfant. Y a-t-il une mort en face ? Une rupture au-dessus ?

Combien de vies comme celles-là se modifient-elles sous nous yeux mais à notre insu ? Combien de deuils ? ou combien de sautillements de joie ? À chacun et chacune sa petite cabine. Les cabines se croisent le temps d’un regard à peine. Nous faisons la queue pour de la saucisse ou pour du réconfort. La journée, ou le mois, ou l’année est une ligne de téléphérique. Monter pour redescendre, descendre pour remonter. Un grand cercle en forme d’ovale ou de spirale écrasée comme un jeu de l’oie.

Où suis-je ?

Catégorie impressions parisiennes sur notes obliques.